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I
Le sultan Azémar n’était pas d'une gaîté folle. La mort d'une sultane qu'il avait aimée semblait lui avoir quelque peu détraqué
la cervelle, dit-on.
Azémar était père d'une quantité d'enfants qu'il adorait, mais dont il ne s'occupait pas le moins du monde.
Quelqu’un de ses familiers osait-il se permettre très humblement une question au sujet de l'instruction et de l'éducation à donner aux princes et princesses :
- Laissez-nous tranquille !... répondait le Sultan ; que me parle-t-on d'instruire mes enfants! Les instruire de quoi ? A quoi bon ? A quoi cela leur sera-t-il
utile d'être savants, à peu près comme les ânes qui travaillent sur nos places publiques. En seront-ils plus heureux dans la pratique de la vie, parce qu'ils
auront appris d'un dresseur de bêtes que deux et deux font quatre, quand nous leur aurons appris ce que nous ne savons pas, c'est-à-dire d'où nous venons
et où nous allons. Bien loin de leur apprendre l'histoire du monde, à ces chers petits, je voudrais qu'on la leur cachât. Les annales du genre humain ne
sont qu'un tissu de folies, de bêtises, de canailleries et de scélératesses. Je ne veux pas qu'on mette ces vilaines choses sous les yeux des enfants.
Je veux qu'ils gardent leur douce ignorance, qu'ils gardent leur naïveté, leur fraîcheur d'esprit, leur candeur d'âme ; n'en faisons pas des petits
vieux, des polissons de génie, des encéphales. C'est déjà bien assez qu'ils soient nés princes, les malheureux!
Pour des idées biscornues, c'étaient bien là des idées biscornues.
Cependant le gouverneur du palais, qui, au fond, partageait un peu les idées misanthropiques de son maître, osa dire :
- Je ne réponds plus, Sire, de l'existence des princes et princesses confiés à ma garde ; ils s'échappent du palais à toute heure du jour pour se commettre
avec la gaminaille populaire. Hier, j'en suis outré, la petite princesse Sémiramis a soupé, en compagnie de ses sœurs, chez une blanchisseuse de gros des
environs, tandis que le petit prince Balthazar, de son côté, se régalait avec ses frères chez un gargotier du faubourg.
- Peuh !... fit Azémar; et se tournant vers le préfet de police, il lui dit :
- Monsieur le préfet, trouve-t-on encore dans nos rues des enfants abandonnés sur des tas de boues, au coin des bornes ?
- Oui, Sire.
- Je vous ai demandé un rapport sur les causes de ces horribles abandons ?
- Elles sont de plusieurs sortes, Sire, la misère, la débauche, et absence du sentiment maternel et paternel.
- Et vous, monsieur le ministre de la morale publique (il y avait en ce temps-là à Constantinople un ministère de la morale publique), avons-nous
avisé pour combattre cette épidémie ?
- Oui, Sire, nous avons édicté des lois répressives qui punissent ces mères dénaturées.
- Des enfants, qu'en fait-on ? Les punit-on aussi?
- La question est à l'étude, Sire. On a nommé une commission d'enquête. Nous avons couru au plus pressé ; à la coercition d'abord.
- Le plus pressé ! Pauvres enfants ! fit Azémar en tournant le dos à son ministre de la morale publique qu'il soupçonnait être une ganache.
II
En ce temps-là, des marchands venus du centre de l'Europe avaient inondé les bazars de Constantinople d'articles véritablement
parisiens. Un de ces articles fut particulièrement goûté des petites filles, cela s'appelait des bébés. Ces bébés représentaient l'image presque vivante des
enfants en bas âge. Ils étaient en carton pâte, le visage souriant, montrant des jolies petites dents blanches, des grands yeux bleus ouverts dans un visage
frais et gai, enfin des chefs-d'œuvre d'enfantillages. Tout cela ressemblait à des petites mariées, robe de soie, souliers d'or, écharpes d'azur. C'était
diabolique de réalité. Aussitôt qu'elles virent ces bébés, les petites princesses en voulurent. Le bon gouverneur se hâta de les contenter, en sorte que
chacune des fillettes du sultan Azémar eut son bébé.
Ce fut d'abord chez ces enfants une joie folle ; toute la journée on habillait et déshabillait le poupard, on lui mettait tantôt une robe jaune paille,
tantôt une robe bleu de ciel, des escarpins rouges, des escarpins blancs, car chaque bébé était nanti d'un magnifique trousseau. Et puis, le soir venu, on
le mettait au lit. Le lit faisait partie du trousseau, il y en avait qui avaient leur mobilier complet, même la batterie de cuisine.
Le bon gouverneur avait acheté les plus grands et les mieux dotés qu'il avait pu trouver. Ces bébés paraissaient avoir de douze à treize mois.
Jugez de l'illusion ! D'autant plus qu'ils étaient articulés. Enfin il ne leur manquait que la parole ; mais la parole leur manquait. Les petites filles
d'Azémar commencèrent donc par se refroidir de leurs poupées ; elles ne les habillaient plus, et Sémiramis, l'aînée de ses sœurs, finit par trouver ces
bébés insipides avec leur regard fixe et toujours le même, leur sourire éternel, elles se lassèrent enfin de ces petites têtes sans cervelle qui ne
répondaient pas quand on leur adressait la parole.
Et ne voilà-t-il pas que la petite Sémiramis, qui avait de l'imagination, se prend à désirer un autre bébé, mais alors un bébé en chair et en os, un bébé qui
parle, qui pleure, crie et rit, etc., d'autant qu'elle a un beau trousseau, un bon lit en sa possession pour le recevoir. Elle s'en ouvrit à une esclave qui
avait appartenu à la femme du Sultan et qui avait élevé tous les enfants.
- Bonne Palmire, lui dit Sémiramis, est-ce que tu ne pourrais pas me trouver un bébé en chair et en os ?
Palmire regarda Sémiramis d'un grand œil ahuri.
- Il paraît qu'on en trouve dans les rues ; j'ai entendu l'autre jour, ayant l'air de ne pas écouter, papa qui faisait une scène à son ministre de la
morale publique parce qu'on jetait les petits bébés dans les rues. Si on les jette, c'est qu'on n'en veut plus ; alors c'est à qui veut bien les ramasser.
Ne pourrais-tu m'en apporter un, bonne Palmire ?
- Si, petite maîtresse.
Le même soir, Palmire trouvait une pauvre petite abandonnée sur un peu de paille. Elle l'emporta dans sa robe et, après l'avoir peignée, lavée, elle
porta ce bébé, à peine âgé d'un an, à la petite Sémiramis qui le reçut des mains de l'esclave avec la joie la plus vive.
- Oh ! Le joli bébé! fit-elle en l'embrassant, avec la passion d'une mère qui retrouverait un enfant perdu.
Le bébé regardait, tout étonné, ne sachant s'il devait rire ou pleurer.
- As-tu faim, bébé ?... Ah ! Quel bonheur ! Il mange ! Et la joie de Sémiramis fut au comble... les petits vêtements du bébé de carton se
trouvaient être à sa taille, ils furent utilisés à son profit. On lui mit une belle chemise fine, de jolies chaussettes rouges, une belle robe
bleue, une collerette brodée, de beaux souliers bleus. Le bébé se laissait faire sans sourciller, et quand il fut bien vêtu, les cheveux bouclés,
Sémiramis le mit debout sur ses pieds, en lui disant :
- Va, bébé !
- Ah ! Quel bonheur ! Vois donc, bonne Palmire, il marche !... Bébé, viens m'embrasser, je suis ta petite maman.
La pauvre petite créature, étonnée de se voir aimée, se jeta dans les bras de la petite princesse; qui pleurait de tendresse en l'embrassant.
Quelques jours après, à l'exemple de leur sœur, les petites filles d'Azémar étaient pourvues chacune d'un bébé.
Et tout cela se passait avec le plus grand mystère, dans une galerie isolée du palais, à l'insu du sultan, qui, comme nous l'avons dit, ne s'occupait pas d
e ses enfants ou plutôt qui les laissait faire.
III
Un matin, Azémar, s'étant levé dès le jour, eut l'idée, et cela ne lui arrivait plus guère, d'aller prendre l'air dans le
grand parc situé à quelques pas de son palais. Il s'y promenait depuis quelque temps déjà, plongé dans des méditations un peu nuageuses, quand une voix
vive et gaie vint à frapper son oreille. C'était comme le chant matinal d'un oiseau caché au fond de quelque broussaille. Azémar eut la curiosité de
diriger ses pas de ce côté. Il s'enfonça dans le parc, qui depuis longtemps n'était pas cultivé, où tout poussait au hasard dans un admirable désordre.
L'herbe avait envahi toutes les allées, les chemins sablés avaient complètement disparu sous le gazon, les arbres étendaient leurs branches folles
dans toutes les directions du ciel et dans les plus bizarres enchevêtrements. Cela semblait une forêt primitive dans son délicieux abandon, on y
voyait des petits cours d'eau, où des quantités innombrables d'oiseaux venaient boire, où dans les rayonnements du soleil folâtraient des myriades
de jolis insectes aux plus vives couleurs.
La petite voix chantait toujours.
Azémar allongea le pas, du mieux qu'il put, au milieu de ces herbes si hautes et si drues. Bientôt il arriva près d'un petit cours d'eau vive qui filtrait à
travers les joncs et le nénuphar, il n'était plus qu'à quelque distance de la chanteuse. Après avoir tourné deux ou trois sycomores, il vit, quoi ?
Une jeune fille d'une dizaine d'années environ qui, les bras retroussés et plongés dans l'eau, battait et savonnait du linge... une jolie petite lavandière, enfin.
N'en pouvant croire ses yeux, le sultan s'écria :
- C'est toi Sémiramis?
- Oui, papa, répondit la petite fille, non moins surprise.
- Quel métier faisons-nous là, saint Prophète !
- Je savonne, papa.
- Tu savonnes ?
- Oui, papa, il faut bien s'occuper quand on a de la famille. Je lave le linge de nos bébés.
Des bébés ! Qu'est-ce que cela ! Se disait Azémar. Il voyait bien des petites chemises, des petits bas, des petits jupons étendus sur les
branches des haies, mais il ne comprenait pas ce que cela voulait dire et à quelle espèce de monde ces objets étaient applicables.
- Papa, veux-tu m'aider à étendre ces chemises sur ces hautes branches ?
- Oui, mon enfant, fit Azémar en souriant, je le veux bien.
C'était la première fois depuis bien longtemps qu'on avait vu sourire le sultan.
- Dis-moi, Sémiramis, où avons-nous appris à si bien laver le linge ?
- Chez des braves gens du voisinage où mes sœurs et moi allons jouer avec leurs petites filles qui sont nos petites amies, qui elles aussi font
la lessive avec leur maman.
Voilà une singulière école professionnelle, se disait le sultan ; et il s'éloigna.
Sémiramis reprit son battoir et continua sa chanson interrompue.
IV
Azémar, en rentrant, longeait l'angle du palais formant pavillon, c'est-à-dire la partie abandonnée depuis la mort de sa femme.
Il fut tout étonné d'entendre une voix qui chantait à gorge déployée au bruit des casseroles et des assiettes qu'on remuait. La curiosité prit au Sultan
de pénétrer dans cette galerie qu'il croyait déserte, et d'où s'exhalait comme une odeur de bouillie, de confiture et de pommes de terre frites.
A peine sur le seuil, il vit, quoi ? Son fils Balthazar qui, déguisé en marmiton, délayait de la farine dans un grand chaudron en cuivre jaune.
- C'est toi, Balthazar, lui demanda le Sultan.
- Oui, père.
- Que faisons-nous là, mon garçon ?
- Je fais la cuisine, père.
- Et pour qui, bonté du ciel ?
- Pour les bébés de mes sœurs, père ; il faut bien qu'ils mangent, ces pauvres petits.
Lui aussi, des bébés ! Qu'est-ce que cela pourrait bien être ? Se demandait Azémar en contemplant l'étrange accoutrement d'un prince de l'empire.
- Où as-tu appris à faire la cuisine ?
- Chez les bonnes gens du voisinage où nous allons jouer et dont les fils sont nos petits camarades. Leur père est maître d'hôtel. Quand il est
à son fourneau, il nous dit :
«Allons, moutards, pelez ces carottes, ces oignons, ces pommes de terre ; Balthazar, fais attention au ragoût, remue la farine pour que ça n'attache
pas au fond de la casserole.»
Et il nous invite à dîner; sans compter que nous sommes contents : ses ragoûts sont bien meilleurs que le rata du palais.
- Ah ! Malheur, voilà le frichti qui brûle ! S'écria tout à coup Balthazar en allant au secours d'une gibelotte de lapin compromise par l'ardeur du feu.
- Moutard, rata, frichti, quel est ce langage ? Se disait le bon Azémar.
- Père, remue un peu la bouillie, veux-tu ? Tandis que je vais rassurer la gibelotte qui brûle.
Et le Sultan se disait à lui-même, tout en mettant la main à la pâte : Voilà un gamin qui ne mourra jamais de faim ; s'il n'arrive pas au trône de ses
pères, il sera du moins un excellent cuisinier. Tous les princes de la terre n'en sauraient faire autant, je le tiens pour avancé, le gamin !
Un gardien du palais étant accouru tout effaré pour communiquer au Sultan des choses étranges et mystérieuses, Azémar laissa là sa bouillie pour entendre les
récits du garde.
V
- Sire, le palais est rempli de revenants.
- Tu en es sûr, Nemrod ?
- Absolument sûr, bon Sultan.
- Tant mieux; alors je vais revoir ma femme. Le Sultan a là une drôle d'idée, se disait Nemrod.
- Cela fait trembler, Sire. Imaginez-vous qu'à l'aile gauche du palais, inhabitée depuis si longtemps, on entend les pas de gens qui vont et viennent,
des petits éclats de rire, même des chants et des danses. Et qu'on y voit, quand combe le jour, des lumières qui flamboient et courent, en même temps
que des voix s'écrient :
- Allons, bébés, à table !... Soyez gais ; voici de quoi manger ! Puis les lumières s'éteignent et l'on n'entend plus rien. Mais au jour ça recommence.
- Toujours ces bébés! Se disait le bon Azémar; il nous faut éclairer ce mystère.
- Voici la nuit, Sire. C'est l'heure où va commencer le bacchanal.
- Il faut voir ça, dit Azémar.
Et on se dirige en silence vers la galerie mystérieuse.
C'était le moment où la nichée de bébés, ayant bien soupé, commençait à s'agiter et à faire du tapage. Le Sultan écoutait à la porte.
Une voix, qui était celle de Sémiramis, s'écriait en ce moment :
- Silence, bébés ! Qu'on se taise ! Ou j'appelle le capitaine Croquemitaine, qui vous coupera les oreilles !
Tous les pays ont leur Croquemitaine. On frappa violemment, les portes s'ouvrirent, et le sultan Azémar, armé comme un corsaire, dans un magnifique
costume écarlate, apparu t avec sa longue barbe rousse à l'entrée de la salle.
A son aspect, les bébés furent comme pétrifiés ; ils ne doutèrent pas que ce ne fût là le capitaine Croquemitaine, et que le grand sabre qui pendait à
son côté allait leur couper les oreilles.
Sémiramis était demeurée la bouche béante. - Balthazar et ses frères, qui desservaient la table en ce moment, restaient en place comme des automates,
avec leurs assiettes dans les mains.
Mais le plus surpris ce fut le sultan Azémar à l'aspect du tableau qui offrait à sa vue une véritable nichée de gentils bébés, mangeant, buvant,
caquetant, rangés autour d'une longue table, tous vêtus de frais et bizarrement coiffés.
Il se tourna vers le gouverneur du palais qui, en quelques mots dits à l'oreille, expliqua au Sultan les fredaines étranges des petits princes et
des petites princesses qui ramassaient les enfants dans les rues.
Le Sultan, ému jusqu'aux larmes, tendit les bras à Sémiramis ainsi qu'à ses sœurs. Le cuisinier Balthazar fut complimenté ainsi que ses frères pour
leurs tartes à la crème qu'ils avaient inventées, et les jolis bébés, rassurés, coururent se jeter dans les jambes du bon sultan Azémar, qu'ils appelaient
leur grand-papa en lui tirant la barbe.
Conte extrait de « En ce temps là » (1888)
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