Au secours ! Je suis perdu !
LES SOUS DU DIABLE

I

Il existe à Tonnerre, petite ville de la Bourgogne, une source nommée la Fosse-Yonne, située dans le quartier vieux de la ville ; elle coule au pied d'une montagne effondrée, qui la domine à une hauteur de soixante mètres. Prise comme dans un fer à cheval, elle débouche sur une rue étroite qu'habitent les tonneliers de la localité. Quelques maisons incrustées comme des nids d'hirondelles au flanc circulaire du mont, donnent à ce point de la ville une physionomie des plus originales.
Les bords de la Fosse-Yonne sont habituellement fréquentés par les pauvres femmes de l'endroit, qui viennent y laver leur linge.
Mais ce qui frappe les regards, mais ce qui confond l'esprit, c'est la couleur étrange de ses eaux, c'est leur profondeur. L'eau de la Fosse-Yonne est positivement bleue, d'un bleu vulgairement connu sous le nom de bleu de roi. Hiver comme été, elle est toujours la même ; rien ne la trouble, rien ne la change, rien ne la détériore. On y jette vainement la sonde ; la sonde plonge et descend toujours, toujours sans jamais atteindre le fond, sans y rencontrer un obstacle, un point d'appui. Où va tomber la pierre que le passant curieux pousse du pied dans la Fosse-Yonne ? C'est le secret du diable.
Toutefois, voici ce que l'on raconte sur la couleur fantastIque de ses eaux et sur sa profondeur mystérieuse.

II

Le 13 juillet, l'an sept centième de l'ère chrétienne, un cavalier noir, portant à son casque un panache rouge comme le foyer d'une forge, entrait, monté sur une cavale blanche, dans la petite ville de Tonnerre. Il descendait au grand galop la gorge de la côte qui verse dans la ville ; le soleil brillait, les oiseaux chantaient. Les naseaux de l'animal flambaient comme une fournaise, ses prunelles luisaient comme des charbons ardents, et ses flancs fondaient en eau, déchirés par les larges éperons d'or du mystérieux cavalier.
Au galopement impétueux de l'animal, un petit garçon, nommé Pierre, s'était élancé curieusement sur le bord de la route ; il promenait ses grands yeux tout ébahis sur le beau cavalier, quand celui-ci lui cria :
- Enfant, ma jument a soif, indique-nous la source la plus voisine.
- Là-bas, sur la gauche, répondit aussitôt l'enfant, indiquant la Fosse-Yonne du doigt et du geste, vous trouverez là.
Le cavalier piqua sa cavale blanche et se dirigea vers la source ; à peine avait-il fait quelques pas, qu'une énorme valise qu'il portait en croupe se creva. Pierre, qui suivait le cavalier des yeux, vit tomber, rouler et s'éparpiller sur la route une quantité de jolis sous luisants et neufs. Pierre courut les ramasser, observant bien si personne ne le voyait emplir ses poches des sous que ce beau seigneur perdait.
Personne ne le vit. L'enfant rentra chez lui riche comme un Crésus, inquiet et dissimulé comme un avare.
La peur du châtiment est la conscience des mauvais sujets ; une fois certains qu'ils n'auront pas les oreilles tirées, ils s'endorment dessus avec la sérénité du juste. Par cette raison peu concluante que le village ignorait son larcin, Pierre crut ce bien ainsi acquis, bien acquis. Le petit drôle connaissait déjà ce dicton : Péché caché est à moitié pardonné. Il le corrigea même par TOUT A FAIT pardonné. Quant au vigneron Evrat, nul doute que s'il eût connu l'action peu délicate de monsieur son fils, suivant l'usage en vigueur dans le pays, une rude poignée de boulin emmanchée au bout du bras paternel aurait daubé d'importance sur le derrière compromis de notre jeune larron.
Pierre échappa donc à la correction paternelle ; mais, le diable s'en mêlant, le malheureux fut bien autrement châtié.

III

Le lendemain, il devait y avoir grande fête à Tonnerre ;
Pierre se promit de tirer bon parti de sa fortune et de s'en donner à cœur joie. Le jour vint ; voilà notre gamin parti. La première rencontre qu'il fit fur celle d'un oiseleur qui revenait des champs, un nid de fauvettes entre les mains.
- Oiseleur, combien ce nid ? dit l'enfant à cet homme, avec l'aplomb suffisant d'un gros capitaliste.
L'oiseleur dit son prix. L'enfant s'empara du nid et paya sans marchander ; la jeunesse est prodigue. A peine ces pauvres oiselets avaient-ils du duvet. Cependant, comme Pierre longeait la haie du chemin, une fauvette vint battre des ailes autour de lui, caquetant avec colère. C'était la mère malheureuse de la couvée orpheline que Pierre emportait tout triomphant. Aux cris de la fauvette, voilà toute la nitée, jusqu'au culot, qui prend sa volée par les airs à la suite de la mère qui les guide en chantant. L'acheteur resta confondu.
Les enfants ne réfléchissent pas sur la nature de leurs impressions. Ces oiseaux qui s'envolaient sans plumes ne lui parurent pas un motif suffisant pour attirer son attention. Il n'y avait là, selon lui, qu'une chose indifférente et peu miraculeuse. Il avait donc oublié les pauvres oiseaux, lorsque le jardinier de l'enclos voisin vint à passer. Cet homme allait offrir des fleurs aux dames du château.
- Combien ce bouquet, bonhomme ? Lui cria l'enfant ; et de suite Il en fit emplette.
Ce gros bouquet va bellement contenter notre mère, pensait-il.
Cette pensée était d'un gentil garçon ; mais comme il passait sur la route, à la même place où il avait ramassé ses sous, voilà que pivoines, roses, pervenches, œillets, lis, s'effeuillent et tombent fanés à ses pieds, roulant à tout vent, comme des feuilles sèches.
- Cet homme nous a volé, murmura l'enfant, jetant loin de lui les tiges brûlées entre ses mains.
Comment comprendre, en effet, qu'il en pût être autrement ? Assurément, s'il y avait là un fripon, ce ne pouvait être M. Pierre !
En ce moment un aveugle allait, conduit par un caniche vieux et grave ; l'homme chantait d'une voix lamentable un noël du temps ; le chien implorait du regard la pitié des passants.
M. Pierre jugea que c'était le moment d'user de sa fortune avec magnificence, en bon riche. Il étendit donc la main pour déposer quelques sous dans la sébile que le chien tenait entre ses dents.
L'animal détourna la tête, te l'aveugle s'écria :
- Enfant, le ciel ne nous permet pas d'accepter ton aumône.
- Ces pauvres sont bien fiers, murmura notre jeune Crésus.
Et comme il continuait sa route, quelques pièces de monnaie tombèrent de sa poche à terre, sans qu'il s'en aperçut.
- Entant ! Lui cria l'aveugle, tu perds des sous.
A cet avertissement du pauvre homme, Pierre, un peu troublé, ramassa ses sous en silence. Son action de la veille lui traversa l'esprit, c'était une avant-garde du remords.
Le pauvre continua son chemin. Cependant Pierre, voulant absolument faire partager sa fortune, car il avait bon cœur, courut assembler quelques camarades. Il les conduisit dans la boutique d'un pâtissier pour les bien régaler. Les voilà à même les gâteaux, mangeant d'un appétit vorace, en vrais gloutons et comme gens peu habitués à se trouver à pareille fête. La friandise aiguisant la gourmandise, Dieu sait les biscuits, les croquets et les tartes qui y passèrent ! La bande vorace une fois rassasiée, M. Pierre paya la carte généreusement; puis l'on s'éparpilla dans les herbes de la prairie voisine, le museau tout sucré et barbouillé de raisiné.
Mais pourquoi ces contorsions, ces grimaces, ces cris ? Les malheureux sont pris d'affreuses coliques, il ont les entrailles en feu ; c'est comme un tison de l'enfer qui les dévore. Pierre les regarde d'un œil étonné; lui seul ne ressent rien de l'accident général; heureux celui dont les bretelles ne sont pas fixées irrévocablement à la ceinture de la culotte ! Heureux l'habile à s'en débarrasser ! Mais, hélas ! Plus d'un fut victime de la précaution maternelle; plus d'un le fut aussi de ses tourments secrets. Pierre qui, voyant souffrir ses petits amis, voulait pleurer, se mit à rire, à rire, et tellement fort, que les autres le regardèrent avec colère, le soupçonnant de quelque mauvais tour. Ils s'éloignèrent de lui, remplis de terreur, en criant: Au sorcier ! Au sorcier! Il nous a empoisonnés avec des gâteaux maudits, il aura vendu son âme au diable… !
- Voyez-vous les ingrats ! Se disait Pierre en lui-même.
Il s'éloigna avec mélancolie. Sur son chemin, il rencontra des jeunes gens qui jouaient à croix ou pile sur la place de l'Église ; ils jouaient de l'argent, le pire des enjeux. Pierre, faisant sonner ses sous, se proposa pour être de la partie. On l'admit au cercle de cette académie des rues. Ce fut prodigieux avec quel bonheur il gagna ! Avec quelle rapidité il emplit ses poches ! Ce bonheur obstiné commença à devenir suspect à quelques joueurs, peu satisfaits de voir leur monnaie infidèle leur échapper si facilement. Voilà tout à coup qu'un grand bêta nasille, traînant la voix et tirant de l'œil :
- Le gars nous a volés.
- Bah ! Répondirent les malins, c'est le hasard qui l'a protégé.
On sait que le hasard est le patron des joueurs, Mais le grand benêt aux cheveux plats et roux, et dont les bras pendaient collés le long du corps comme des manches de chemise au bouc desquelles on aurait mis du plomb, se jeta sur l'enfant avec l'agilité d'une bête sauvage, lui arracha un sou des mains, et fit voir à ses camarades stupéfaits que les sous de M. Pierre étaient pile des deux côtés; comme l'enfant jouait toujours sur la pile, toujours il gagnait.
Ce fut alors une véritable tempête de vociférations.
- Rends-nous notre argent, coquin !
- Tu seras pendu, scélérat ! Hurlait la foule ameutée, les intéressés par dépit, les non intéressés pour donner dans le pays une bonne opinion de leur probité. On ne saurait douter de la probité de quiconque cri e: Au voleur ! Pierre avait donc à ses trousses l'hypocrisie et l'intérêt. Cependant il en fut quitte pour quelques mottes de terre au milieu des reins, suivies de plusieurs coups de gaule à travers les jambes. Pierre fit le tour de la ville, l'âme en proie aux plus vives terreurs.
Quand il fut seul, il se prit à trembler de tous ses membres, ses dents claquaient. Il commençait à réfléchir sur les événements de la journée, sans toutefois s'en expliquer la cause.
Il était près de six heures, lorsqu'une faim terrible, une sorte de faimvalle s'empara de son estomac : la soif lui brûla la gorge, le sommeil lui sema du gravier plein les yeux.
Il entra chez un boulanger. Quand il voulut mordre dans le morceau de pain qu'il venait d'acheter, il lui sembla qu'il mordait à même dans un morceau de craie. Il rejeta le pain avec dégoût.
Apercevant une ferme, il y entra pour y boire un peu de lait; à peine l'eue-il porté à ses lèvres qu'il se prit à vomir. Il lui sembla qu'il buvait du vinaigre Un soupir souleva sa poitrine.
Quand il voulut s'étendre à terre pour y goûter un peu de sommeil, il ne put fermer la paupière ; il lui sembla qu'il était couché parmi des sous entassés sur champ ; il se leva avec trIstesse.
Comme il longeait le buisson où, le matin, il avait rencontré l'oiseleur, il entendit des petites fauvettes qui chantaient :
- Petit voleur ! Petit voleur ! Fuyez vite ! Vite ! Vite ! Pierre courba la tête et passa rapidement.
Comme il regagnait la route où les fleurs du vieux jardinier s'étaient effeuillées, tous leurs pétales s'étaient groupés sur la place où le cavalier noir avait laissé tomber ses sous, et formaient de leurs couleurs, vivifiées par le souffle du soir, ce mot terrible :
- Voleur !
Pierre se cacha le visage de ses deux mains.
Il rencontra l'aveugle et son chien: à son aspect l'animal quitta la sébile et se mit à hurler.
- Enfant, dit l'aveugle à Pierre, il y a quelqu'un quelque part qui n'est pas content de toi...
Pierre comprit qu'une main mystérieuse le frappait. Il se prit à trembler.
En ce moment deux archers, qui entraient au grand galop dans la ville de Tonnerre, le glacèrent d'épouvante.
- On sait tout, pensa l'enfant. Le monde lui parut trop petit pour le cacher aux regards des soldats. C'est alors qu'il se dirigea vers la Fosse-Yonne pour s'y précipiter.

IV

Au moment où Pierre arrivait à la source, deux personnages l'y avaient devancé : l'un était le cavalier de la veille, embusqué derrière un buisson avec sa cavale blanche. Qu'attendait-il ? Une victime : le malheureux Pierre.
Le second personnage était un grand vieillard, à barbe blanche et vêtu d'une robe de laine blanche. Il était occupé à laver ses pieds poudreux dans l'eau claire de la fontaine ; un long bâton d'apôtre était couché près de lui sur un manteau bleu déposé à terre.
PIerre arrivait fondant en larmes. Il jeta dans la Fosse-Yonne les sous qui lui restaient. Quels furent son étonnement et sa frayeur ! Les effigies de ces sous diaboliques se mirent à regarder l'enfant, en roulant sur lui des yeux énormes ; puis ces regards fascinateurs l'attiraient, l'attiraient.
Il s'élançait dans les ondes de la source, quand le vieillard l'arrêta, lui disant :
Qu faites-vous, mon fils ?
Le vieillard regardait l'enfant avec bonté.
Le pauvre petit se sentit sauvé. Il raconta tout.
Ce vieillard était un de ceux qui pensent qu'il n'y a point de petites peines lorsque l'âme est troublée. Ce bon vieillard lui tendit les bras avec tendresse.
Pierre s'y précipita, plein de confiance : il avait trouvé un père miséricordieux.
Le cavalier noir frappait la terre du pied avec impatience.
- Dieu vous pardonne, mon enfant ! Dit le vieillard ; il a vu votre repentir.
- Hélas ! Balbutia le malheureux Pierre, ces méchants sous, comme ils me regardent ! J'ai peur !
Et l'enfant cachait son visage dans ses mains.
Ce que voyant, l'évêque Pallade, car c'était lui, le saint homme, courut à son manteau, et, comme un bon père qui cache les défauts de ses enfants, il le jeta dans la source, sur les sous accusateurs ; alors la source prit tout à coup la couleur bleu sombre du manteau, qu'elle a conservée depuis.
L'enfant tomba à genoux. En ce moment l'horloge de l'église qui domine la côte compta six heures. L'Angélus sonna. L'évêque fit un signe de croix. A ce son de la cloche, à ce signe de croix de l'évêque, le cavalier s'élança de son embuscade, hurla d'affreux blasphèmes, plongea dans la source avec sa cavale blanche, et disparut. La source bouillonna longtemps. Quand les flots furent calmés, la Fosse-Yonne n'avait plus de sable. Le fond de son bassin venait d'être emporté à tout jamais dans les abîmes de l'enfer.
Depuis, on y jette vainement la sonde.
- Mon enfant, dit alors le saint évêque au petit Pierre, les sous que vous avez ramassés hier, sur la grande route, étaient maudits : ces sous étaient les sous du diable ! Gardez-en le souvenir, et rappelez-vous que dans toutes les occasions de la vie :
«Bien mal acquis ne profile jamais.»
Et que « péché caché n'est jamais pardonné.»

Conte extrait de « Il était une fois » (1853)

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