Au secours ! Je suis perdu !
DISCOURS PRONONCE PAR M. BERTHELOT,
MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE,
AUX OBSEQUES DE M. PAUL BERT,
A AUXERRE, LE 15 JANVIER 1887

Messieurs,

C’est à un homme illustre dans la science comme dans la politique, c’est à un patriote dévoué à la France jusqu’aux derniers sacrifices, c’est à un grand citoyen, mort au champ d’honneur, que s’adresse cette manifestation des funérailles nationales, réservées aux services éclatants rendus à la patrie.
Mais, avant de vous rappeler ce qu’a été Paul Bert, qu’il me soit permis de m’adresser à la compagne de sa vie, à la femme qui l’a soutenu de son amour, pendant la jeunesse comme pendant l’âge mûr, aux jours de la joie et de la prospérité comme aux moments pénibles de la lutte; elle l’a accompagné avec tous les siens dans ce dangereux et suprême voyage. Aux heures de la souffrance, qu’il a affrontée avec la sérénité stoïque du savant, Paul Bert a eu la consolation de voir autour de lui et jusqu’au bout ceux qu’il avait aimés. La République n’a pas perdu la tradition des sacrifices et des vertus domestiques !
Madame, votre douleur ne vous a pas permis de venir devant ce cercueil, mais votre pensée est présente au milieu de nous. Au nom de la France et de la République, je viens saluer ici votre glorieux mari; c’est aussi, qu’il me soit permis de le dire avec la plus vive émotion, c’est aussi en mon nom personnel. Vous savez de quelle amitié j’étais lié avec lui : non seulement nos personnes, mais nos familles étaient réunies par ces relations affectueuses, nées de la conformité des sentiments, des goûts et des conditions. Je le vois encore devant moi, avec sa figure énergique et expansive, entouré de sa femme, de ses filles, de toute cette chère maison, si étroitement serrée autour de lui, dans le bonheur naguère, aujourd’hui dans l’affliction du dernier adieu ! Madame, ma douleur s’associe à la vôtre, non avec la chaleur artificielle d’un cérémonial public, mais avec la sympathie réelle et profonde d’une affection privée.
Plus jeune que moi, je l’avais jadis initié à ma science favorite dans les laboratoires du Collège de France. Il se plaisait à se dire mon élève; il était mon ami; c’eût été à lui, d’après le rang de nos âges, à me dire ces derniers adieux que je vais lui adresser avec une douleur sans égale, douleur d’ami, douleur de patriote ! Cette mort prématurée, survenue au début d’une si grande entreprise, a quelque chose de tragique : elle rappelle la fin subite et poignante de ce grand citoyen que Bert reconnaissait pour son maître et son chef, et qui nous fut aussi ravi avant l’heure. La France de nos jours n’est pas heureuse : elle perd ses meilleurs enfants à l’âge de leur force et avant qu’ils aient accompli leur destinée !
Messieurs, l’homme que nous honorons aujourd’hui, Paul Bert, a été célèbre dans deux ordres différents et que peu d’hommes, élus entre tous, réussissent à concilier : dans la science comme dans la politique, il a rêvé les plus hautes destinées, et si la mort ne lui a pas permis de les pousser jusqu’au bout, du moins il ne disparaît pas sans avoir rendu de grands services à son pays; dans la science comme dans la politique, son oeuvre est durable, et sa mémoire ne périra pas. C’est par la science qu’il a débuté, c’est de sa carrière scientifique qu’il convient de parler d’abord.
Les premières années de Paul Bert n’annonçaient cependant pas un savant. Né à Auxerre en 1833, dans cette ville qui en avait fait son élu et qui lui fournit aujourd’hui un dernier asile, Paul Bert crut d’abord avoir trouvé sa carrière dans le droit et la profession d’avocat: de ses premières études, il lui resta toujours l’art et le goût de la parole publique; mais il ne tarda pas à se tourner vers d’autres voies. Il avait trente ans lorsqu’il rencontra un grand maître, Claude Bernard, dont il fut le préparateur et qui lui communiqua le génie de l’invention physiologique. Ce n’est pas ici le lieu de raconter ces découvertes ingénieuses et subtiles, qui lui valurent les prix de l’Académie des sciences, la chaire de zoologie de la faculté de Bordeaux, puis en 1868 la chaire de physiologie générale à la Sorbonne, puis enfin, il y a quatre ans, le titre de membre de l’institut, ce couronnement tant désiré de la carrière d’un savant.
Malgré d’autres devoirs, il n’avait pas voulu renoncer à son laboratoire; il y portait cette ardeur communicative d’un esprit original, inventeur, fécond en ressources, que ses élèves n’ont jamais cessé d’admirer.
Alors même qu’il se disposait à partir pour gouverner au nom de la France le lointain empire du Tonkin, il pensait toujours à la science; il voulait la servir en organisant là-bas de grandes explorations scientifiques, imitées de notre expédition d’Egypte au début de ce siècle; il voulait surtout dominer ces vieilles civilisations asiatiques par l’ascendant et le prestige intellectuel de la science européenne. C’est par là qu’il prétendait montrer l’alliance intime et nécessaire de la science et de la politique. On a dit quelquefois « Un savant ne doit pas s’occuper de politique ». C’est là un axiome banal, mis en circulation par quelque courtisan, sous la monarchie absolue, à une époque où l’intrigue personnelle réussissait trop souvent à diriger le monde dans des vues arbitraires, étrangères aux intérêts généraux et à la méthode scientifique. Paul Bert en était vivement blessé, plus peut-être qu’il ne convient à un philosophe résigné aux jalousies humaines. Dans un état républicain, le devoir du savant est le même que celui de tous les citoyens : il doit une part de sa pensée et de son action à la direction de la chose publique, il doit son effort personnel au progrès de l’humanité. Ce devoir même est plus étroit peut-être pour un savant que pour un autre citoyen, à cause de son intelligence et des capacités supérieures dont il doit compte à la patrie. Paul Bert l’entendait bien ainsi et il a donné à cet égard de grands exemples. Il a lutté pour la patrie contre l’invasion étrangère; il a lutté pour le triomphe de l’esprit moderne dans Etat; il a lutté pour constituer définitivement dans l’instruction nationale la tradition de la science et de la raison; il a lutté pour l’établissement de la civilisation européenne au milieu de cette seconde espèce humaine, qui occupe l’Extrême-Orient: c’était l’une de ses idées fondamentales lorsqu’il a quitté la France. C’était par la justice, par la science et la vérité, communes à tous les hommes, qu’il prétendait affirmer là-bas cette domination morale sans laquelle la force finit toujours par défaillir.
Jusqu’en 1870, ces hautes vérités ne paraissent pas avoir frappé son esprit, ou du moins elles n’avaient imprimé à sa vie aucune direction nouvelle. Jusque-là, il n’avait montré d’autre ambition que celle du savant. C’est sous le coup du malheur, au moment de la catastrophe et de la ruine de la patrie, que nous sortîmes tous de nos laboratoires pour apporter notre secours à la France vaincue et démembrée. Nos esprits ont été changés et agrandis par cette lutte du désespoir que nous avons soutenue en l’entreprenant, nous n’avions pas d’illusion, nous ne croyions guère possible de changer un destin déjà irrémédiable, mais nous savions que l’homme est plus grand que la destinée qui l’écrase, et nous avons jeté ce jour-là, le sachant et le voulant, la semence féconde du relèvement de la patrie.
Bert se précipita avec son ardeur naturelle, dans la Défense nationale. Il la tenta d’abord à Auxerre; puis il alla à Bordeaux, où il rencontra Gambetta, qui l’entraîna aussitôt dans son tourbillon. L’affection de Paul Bert pour Gambetta date de ces jours de passion et d’action patriotique communes, elle fait partie de sa physionomie historique. Préfet de la Défense nationale à Lille, il fut associé à Testelin dans les efforts tentés pour ranimer l’esprit public et défendre le nord de la France contre l’invasion.
Ainsi Paul Bert entra dans la politique. Il allait y poursuivre une œuvre nouvelle, la fondation et l’organisation de la République, oeuvre difficile, sans cesse tentée par les esprits les plus généreux depuis un siècle, et sans cesse ravie à nos espérances : elle était certes digne de servir de but à sa puissante activité. Dans cette entreprise régénératrice, nous avons été plus heureux.
La République, grâce aux efforts de ses vaillants défenseurs, a définitivement triomphé elle est fondée aujourd’hui et Bert compte parmi ses fondateurs, parmi ceux qui ont montré au peuple français que c’était là son dernier asile, après tant de discordes et de catastrophes passées. Dans notre pensée, c’est là, aussi qu’il trouvera peut-être la force souveraine, capable de le rétablir un jour dans sa mission historique de guide et d’initiateur parmi les nations de l’avenir.
En 1872, Paul Bert fut élu membre de l’Assemblée nationale : il se rangea aussitôt dans cette phalange d’élite, groupée autour de Gambetta. Les vigoureux accents de sa parole sincère, la verve ironique, l’esprit âpre et mordant de ce robuste Bourguignon ont été bien des fois admirés à la tribune et sur la place publique. Il prit une part énergique et ardente aux luttes politiques et religieuses de notre temps. Son rôle fut éclatant dans les discussions qui préparèrent l’organisation nouvelle de l’instruction publique, et principalement celle de l’enseignement primaire, à laquelle il s’était attaché par-dessus tout. Convaincu qu’il faut d’abord affranchir le peuple des servitudes séculaires de l’ignorance et de la superstition, il vit que la grande oeuvre de la République, c’était de former des générations nouvelles, imbues de l’esprit moderne, oublieuses des vieux préjugés du trône et de l’autel, et armées pour soutenir les luttes de la vie par la science et par la liberté.
Tel est le bon combat que Paul Bert a combattu pendant quinze ans, avec Gambetta, avec Jules Ferry, avec Goblet, avec tant d’autres, parmi lesquels je me fais gloire d’avoir marché. Un jour seulement il occupa cette place éphémère de ministre, que je tiens après lui; mais il n’est pas besoin d’être ministre pour agir; il suffit de vouloir le bien, de le vouloir d’un effort convaincu, constamment tendu dans la même direction. Voilà ce que Paul Bert sut faire, par le livre et par la parole, avec un enthousiasme communicatif.
On l’a parfois accusé d’avoir dépassé la mesure; mais dans la violence du combat, qui pourrait mesurer exactement son effort? Son orientation était bonne; son amour des instituteurs du peuple, sincère; son dévouement à la démocratie, sans limites. Lorsqu’il a quitté la France pour la dernière fois, les causes qu’il avait défendues étaient triomphantes; l’instruction populaire était marquée de ce triple sacrement qu’il avait rêvé pour elle : la gratuité, l’obligation, la laïcité; l’instruction moderne commençait à associer la femme à ses bienfaits et l’arrachait enfin à ces influences rétrogrades, que notre éducation traditionnelle perpétuait dans la famille, et qui ont paralysé si longtemps l’essor et l’application définitifs des doctrines de la démocratie et de la philosophie française.
C’est l’œuvre fondamentale de notre temps. C’est là, peut-être, ce qui donnera à la société qui va sortir de tant d’efforts sa physionomie originale. Paul Bert a été l’un des promoteurs de cette grande rénovation: cela seul suffirait à sa gloire. Mais, à peine sa première oeuvre parvenait-elle à l’heure du succès, qu’il s’empressait vers une autre entreprise; son esprit impatient d’action et de nouveauté, désireux d’exercer sans cesse les facultés d’invention et d’initiative qu’il possédait à un si haut degré, le tourna aussitôt vers de nouveaux hasards. Épris de l’Algérie, qu’il avait visitée dans sa jeunesse et où il avait vu réalisée, en acte, la puissance colonisatrice de la France, il rêva d’organiser aussi cet empire nouveau conquis par la France dans l’Extrême-Orient. L’Europe prend aujourd’hui possession du monde; elle se le partage par des traités, sans ces rivalités sanglantes qui ont marqué l’œuvre coloniale des siècles précédents. La France est au premier rang dans cette expansion nouvelle, qui témoigne de sa vitalité sans cesse renaissante. Bert, sur la fin de ses jours, s’est dévoué à cette oeuvre. Il l’a fait, en en calculant toutes les chances dangereuses, avec une volonté héroïque, un esprit intrépide, amoureux du bien pour lui-même, dégagé de tout vain préjugé et de toute vaine espérance, et acceptant avec sérénité l’attente des derniers sacrifices.
Une autre voix, plus autorisée que la mienne, s’est chargée de vous exposer quelle a été son oeuvre au Tonkin; je n’ai pas à vous la retracer. Je ne vous rappellerai pas comment il a succombé à la tâche, comme un bon ouvrier, fidèle à son oeuvre jusqu’à la mort : magnifique couronnement d’une vie constamment dévouée au peuple et à la République ! Par là il a mérité cette reconnaissance unanime, que nous voyons éclater autour de son cercueil : reconnaissance indépendante des partis, parce qu’il poursuivait une entreprise nationale; indépendante même des nationalités, parce qu’il poursuivait une entreprise de civilisation universelle
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C’est ainsi qu’il a atteint le terme de son existence, terme qu’il a senti approcher avec un courage mélancolique et sans que la vue claire de sa fin prochaine ait abattu un seul jour son énergie. Il l’annonçait en quittant la France, il le répétait dans cette belle lettre à Marcel Deprez, écrite de là-bas, dans ses derniers jours, pour appeler à l’aide de son oeuvre le secours de la science française. Sans doute, il est mort avant que son oeuvre ait été achevée mais quelle oeuvre humaine peut jamais se dire accomplie? L’une des doctrines de cette philosophie scientifique, dont Bert était l’interprète, c’est que les choses et les hommes se transforment par une incessante évolution.
Et cependant, n’a-t-il pas assisté, autant que le permet la fragilité humaine, au triomphe de ses opinions et de ses volontés? Dans la science, il a établi des lois qui resteront; dans la politique, il a vu asseoir la domination de la démocratie, dont il s’était proclamé le serviteur; dans l’instruction publique, il a vu organiser cette éducation populaire dont il avait été l’apôtre.
Sa vie n’a donc pas été perdue, et qui pourrait pour soi-même en demander davantage?
Adieu, Paul Bert, adieu, mon ami ! Je te salue au nom de la France ! Je te salue au nom de l’humanité ! Elle n’oubliera jamais que tu as été un grand initiateur de vérité, de liberté, de civilisation.

Texte numérisé par Alain FRANCOIS pour le site : «Histoire des rues d’Auxerre» http://auxerre.historique.free.fr et gracieusement mis à notre disposition

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