L'INSTRUCTION RELIGIEUSE DANS L'ÉCOLE |
A deux heures précises, MM. Gambetta et Paul Bert font leur entrée dans la salle où se trouvent déjà réunis plus de quatre mille auditeurs, parmi lesquels on aperçoit un grand nombre de dames. Leur entrée est saluée de plusieurs salves d'applaudissements, après lesquelles M. Gambetta prend la parole en ces termes : Mes chers concitoyens, et vous, Mesdames, je veux tout d'abord remercier cette nombreuse assistance de l'empressement qu'elle a mis à se rendre à la convocation que nous lui avons adressée dans l'intérêt du développement de l'instruction à tous les degrés. Vous savez, - et il n'y a vraiment pas ici nécessité de le rappeler -, que quelles que puissent être les difficultés, les ennuis de la vie publique, il existe par dessus les querelles personnelles une cause à laquelle vous êtes toujours restés fidèles et à laquelle, moi aussi (je puis le dire avec quelque orgueil) je suis toujours resté inviolablement attaché. (Applaudissements prolongés.)C'est la cause du progrès démocratique ; non de ce progrès chimérique qu'on formule en deux mots, comme si le monde entier n'était pas la preuve que l'on n'arrive à constituer et à créer qu'à force d'efforts continus et soutenus, en ayant pour soi l'assentiment de ses concitoyens et en ayant aussi la ferme volonté de ne jamais se rebuter devant un obstacle, pas plus que de se laisser enivrer par les faveurs de la fortune ou de la victoire. (Vive approbation et applaudissements.) Et de tous les efforts que peuvent tenter les penseurs, les tribuns, les hommes d'Etat, il n'en est qu'un seul, entendez-le bien, qui soit véritablement efficace et fécond, : c'est le développement de ce capital premier que nous avons reçu de la nature et qui s'appelle la raison. (Adhésion unanime et bravos.) Oui, notre tâche la plus élevée consiste à développer chez tout homme qui vient au monde, - et par ce mot, j'embrasse l’espèce entière, - à développer l'intelligence qui s'éveille, ce capital à l'aide duquel on peut conquérir tous les autres et par conséquent réaliser la paix sociale sur la terre sans force ni violence, sans guerre civile, rien que par la victoire du droit et de la justice. (Salve d'applaudissements.) Voilà notre religion, mes amis, la religion de la culture intellectuelle. Ce mot sublime de «religion» ne veut pas dire autre chose, en effet, que lien qui rattache l'homme à l'homme et qui fait que chacun, égal à celui qu'il rencontre en face, salue sa propre dignité dans la dignité d'autrui, et fonde le droit sur le respect réciproque de la liberté. (Applaudissements prolongés.) C'est pour un acte de cette religion que nous sommes ici tous rassemblés dans un esprit de solidarité commune. Nous venons apporter, vous, votre obole, nous, notre parole, à cette communion que l'on peut et doit nommer les Pâques républicaines de la démocratie. (Applaudissements.) Je ne vous retiendrai pas plus longtemps. J'ai hâte de donner la parole à mon éminent ami, à cet homme bon et fort entre tous, qui a su momentanément s'abstraire des recherches les plus ardues de la science, pour consacrer au peuple les trésors de son intelligence, et qui, depuis qu'il est entré dans la carrière publique, a fait, de la diffusion des lumières et de la solution du problème d'une éducation nationale à tous les degrés, la passion de sa vie. J'ai nommé Paul Bert. (Salve d'applaudissements et acclamations.) Vous allez l'écouter comme vous savez écouter dans ces réunions dignes d'une démocratie. (Oui ! Oui !) Et quand vous l'aurez entendu, vous direz avec moi qu'on sort de nos assemblées meilleur qu'on n'y était entré. (Bravos et exclamations. - Cris prolongés de: «Vive Gambetta!») M. GAMBETTA. - M. Paul Bert a la parole. M. PAUL BERT. - Mesdames, Messieurs, je manquerais à mon devoir, au plus doux des devoirs, si je ne commençais par vous remercier de vos applaudissements, et je mentirais si je ne vous disais que ce bon accueil me rend profondément heureux. C'est notre récompense, la seule qu'ambitionne un homme public digne du nom de républicain, c'est notre récompense que cet accueil amical de ceux devant lesquels nous comparaissons, et qui sont réellement nos juges ; c'est notre récompense du devoir accompli. Et si quelqu'un ici mérite cette récompense suprême, ce n'est pas moi, dont le devoir a toujours été si simple et si facile, c'est bien plutôt ce grand citoyen que vous avez applaudi tout à l'heure, et à qui successivement la patrie a dû, dans les jours terribles de 1870, la défense de son honneur devant l'ennemi du dehors, et la République, dans des jours moins douloureux mais pénibles aussi, la défense de son existence devant les ennemis du dedans. (Double salve d'applaudissements. – Cris répétés de: «Vive Gambetta !»)Oui, c'est lui qu'il faut applaudir, et vous avez raison de le faire. Oui, c'est lui qu'il faut défendre et qu'il faut venger ici... (Oui ! Oui ! - Salves d'applaudissements. Cris prolongés de : «Vive Gambetta!»)... contre je ne sais quelles attaques qui, si elles n'ont pas les basses jalousies pour raison, ne s'expliquent que par la plus noire des ingratitudes, contre des attaques qui n'ont dû trouver d'écho que sur les bords du Tibre ou de l'autre côté du Rhin. (Adhésion unanime et bravos.) Mais nous ne sommes pas ici pour faire de la politique... (On rit) et je le regrette (Nouveaux rires). Nous sommes ici pour parler d'une cause sainte, et devant laquelle il faut rasseoir son esprit, faire taire ses indignations, comprimer les battements de son cœur. Il est de mode, aujourd'hui, de railler l'œuvre de l'Assemblée qui vient d'accomplir son mandat ; cela est plus facile que d'y avoir travaillé et combattu. (Rires approbatifs.) Et, vraiment, quand on entend certains amers critiques qui y ont pourtant siégé, on se demande ce qu'ils ont laissé derrière eux, dans cette Assemblée, comme projets de lois, comme rapports ou discours utiles, qui fasse la preuve de leur valeur intellectuelle et de leur dévouement civique. (Très bien! Très bien! - Applaudissements.) Mais de quelque mauvais vouloir que l'on soit animé, il est un mérite qu'on n'a pas osé dénier à cette Chambre, c'est que depuis le premier jour où des représentants libres de la France se sont réunis, - si nous en exceptons la grande Convention - nulle autre Assemblée n'a fait autant pour l’enseignement populaire. (Vive et générale approbation. - Bravos.) Son caractère et sa grandeur devant l'histoire, ce sera d'avoir eu, non pas pour unique souci, mais pour premier souci, le développement de l'intelligence populaire, le développement de ce capital social, - le premier de tous, - dont on vient de vous parler éloquemment. Il me faudrait une heure pour vous énumérer avec quelques détails les lois de cet ordre qui marquent son passage, sans parler du budget de l'instruction publique dont elle a triplé le chiffre. Ce ne sont là que des millions, et la France est assez riche pour payer l'affranchissement de l'esprit de ses enfants. (ApplaudIssements.) On a vu cette Assemblée organiser sur des bases nouvelles le Conseil supérieur de l'instruction publique, et les actes de ce conseil ont amené une vraie révolution à tous les degrés de l'instruction publique. On l'a vue créer des écoles normales de filles et des collèges de filles, combattant ainsi l'ennemi sur le terrain même qu'il s'était choisi, et enlevant bientôt, - car ces lois ne sont qu'à l'état de décrets et elles attendent une exécution rigoureuse - et enlevant bientôt au cléricalisme son monopole le plus cher. (Vifs applaudissements.) On l'a vue rendre à l'État la collation des grades qui lui avait été enlevée par une inqualifiable usurpation et enlever aux jésuites le droit d'enseigner, c'est-à-dire de démoraliser la jeunesse. (Oui ! Oui ! Très bien ! Très bien ! - Applaudissements.) On l'a vue supprimer le ridicule et odieux privilège de la lettre d'obédience. On l'a vue rendre aux instituteurs le droit de défendre la patrie par les armes, droit réclamé par les instituteurs laïques, qui se sont montrés reconnaissants de l'avoir obtenu, tandis que les instituteurs congréganistes se sont montrés froids... (Rires)... froids, presque autant que les séminaristes englobés dans la même loi. (Nouveaux rires.) Enfin - car il faut abréger, j'ai tant de choses à vous dire, - enfin, des trois termes de la grande trilogie que le parti républicain avait depuis si longtemps inscrite sur son drapeau : la gratuité, l'obligation et la laïcité de l'instruction primaire, elle a accompli les deux premiers : la gratuité est chose faite, et l'obligation le sera bientôt. Quant à la laïcité, cette Assemblée a donné satisfaction pour moitié aux désirs et aux besoins du parti républicain. (Vive adhésion.) Vous voyez ce qu'a fait cette Assemblée. Aussi a-t-elle pu se présenter sans crainte au jugement de ses contemporains ; elle pourra également se présenter sans crainte au jugement de l'histoire, en invoquant la parole de ce grand conventionnel : «Si nous avons décrété l'éducation, nous aurons assez vécu.» (Applaudissements prolongés.) Oui, sans doute, elle a laissé son œuvre inachevée. Eh bien, permettez-moi de vous le dire : ce n'est pas ma faute... (Rires et applaudissements), et ce n'est pas la sienne non plus. Et d'ailleurs, quelle Assemblée a jamais pu et pourra jamais se vanter d'être allée jusqu'au bout de son programme et de ses espérances ? Les promesses sont belles au début, les illusions sont sincères et faciles ; c'est l'acte qui est difficile. C'est assez d'avoir fait son devoir. Nous croyons avoir fait le notre. (Assentiment général. - Bravos.) C'est sur la laïcité surtout que l'œuvre se montre imparfaite. Nous n'avons entamé que la moitié de sa besogne ; il reste à la parfaire, vous le savez tous. La formule célèbre de l'enseignement laïque comprend deux ordres d'idées : la laïcité des programmes et la laïcité du personnel enseignant. La première partie de l'œuvre est accomplie : nous avons séparé l'Église de l'École ; nous avons débarrassé l'instituteur du prêtre. (Salves d'applaudissements. - Bravos répétés.) Il nous reste à aborder la seconde partie : elle est urgente, nécessaire, indispensable. Comment voulez-vous que cette injonction légale de séparer l'instruction religieuse de l'instruction séculière soit exécutée par ceux-là qui, pour premier vœu, ont juré de donner d'abord l'instruction religieuse ? Ah ! Nous les connaissons trop pour ne pas savoir qu'entre la loi civile universelle et ce qu'ils appellent la loi sacrée, qu'entre leurs devoirs de citoyens et leurs obligations de congréganistes, ils n'hésiteront pas. D'ailleurs, il appartient au législateur de les soustraire à cette alternative douloureuse et dangereuse. (Rires. – Applaudissements.) Mais enfin, un grand pas a été fait ; la liberté de conscience, outrageusement violée à l'égard de l'enfant et de l'instituteur, et hypocritement violée puisque c'était en son nom qu'on prétendait agir ; cette liberté de conscience, violée par l'obligation de l'enseignement religieux imposé à tous les jeunes citoyens, a trouvé enfin un législateur respectueux de ses droits. Dorénavant elle règnera dans l'école ; ce qu'on appelle l'instruction religieuse a été mis à part de l'instruction vraie, de l'enseignement des choses démontrables. Cette séparation absolue s'affirmera par deux signes éclatants : d'abord, ce n'est plus le même fonctionnaire qui donnera l'enseignement religieux et l'enseignement civil ; puis, ce n'est plus dans le même bâtiment qu'ils seront donnés tous les deux. (Applaudissements.) L'instituteur souverain dans son école ; le prêtre libre dans son église ; libre... même d'y crier au martyre. (Rires et applaudissements.) Cette séparation évitera les difficultés, les pressions, les empiètements, les tyrannies. Si vous voulez, Messieurs, mesurer quelle est la portée de cet acte accompli, permettez-moi de vous lire des extraits d'un document bien caractéristique qui sera le premier de la longue série de citations que je me propose de faire dérouler devant vous. J'emprunte à la Revue catholique (Rires), qui malheureusement a parfaitement raison dans ce qu'elle affirme, l'indication des devoirs que la loi impose à l'instituteur au sujet de l'enseignement religieux. Voici l'énumération, dont je passe les articles les moins importants : |