RENEE-PELAGIE DE MONTREUIL, MARQUISE DE SADE |
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Jamais contraste plus frappant que ce ménage du marquis et de la marquise de Sade ; d'un côté le fameux satyre, l'écrivain scandaleux, le prisonnier
de Vincennes et de la Bastille, convaincu de vices et de crimes immondes - de l'autre côté une femme aimante, tendre, dévouée et résignée, aux yeux
de qui l'époux ne saurait avoir de torts, une sainte de l'amour conjugal.
Le nom du marquis de Sade, bien connu des lecteurs de l'Annuaire, n'inspire certainement pas beaucoup de sympathies. Il en sera tout autrement de la marquise. C'est l'ange à côté du monstre. Il est bon que l'on sache que dans le château de Valery, propriété de la famille de Sade (1) anciennement, habita en même temps que le vice, la vertu - et dans la compagnie du plus détestable des maris la plus exemplaire des femmes. La biographie de Madame de Sade est pleine d'intérêt pour nos compatriotes, de l'Yonne surtout. La marquise de Sade était née "de Montreuil". Le mariage fut célébré le 17 mai 1763, à Paris, à l'église Saint-Roch. Renée-Pélagie de Montreuil avait 23 ans, le marquis de Sade 22. Renée-Pélagie, plus gracieuse que belle, avec des yeux vifs et un air de vertu et de calme répandu sur tout son visage, était fille de M. Cordier de Montreuil seigneur de Launay, président de la Chambre des Comptes, et de Marie-Madeleine Masson de Plissay "le vrai maître de la maison", s'il faut en croire l'histoire. Le mariage de Renée fut surtout l'oeuvre de sa mère. Le jeune marquis de Sade, introduit chez M. de Montreuil après ses campagnes d'Allemagne où il fut un brillant soldat, regarda d'abord avec quelque tendresse la cadette des filles de la maison, Louise de Montreuil, âgée de 16 ans, de physionomie piquante. Mais la mère voulait que l'aînée fût établie d'abord. Le marquis se résigna. Renée-Pélagie, elle, s'était aperçue des préférences du marquis pour sa jeune sœur. Mais comme elle avait conçu un vif et profond amour pour lui, elle crut qu'elle finirait par se faire adorer d'un mari auquel elle était imposée. Mariage de raison du côté de Sade, mariage d'amour du côté de Renée. Hélas ! Elle eut ensuite besoin de tout son courage et de sa passion pour supporter la vie qui lui fut faite. Elle devait d'ailleurs rester jusqu'au bout amoureuse, "amoureuse comme le sont les âmes pures et très droites, sans complications, et qui ne savent point se livrer à demi, assurées qu'elles ne se livreront point deux fois". La lune de miel fut courte, on se l'imagine aisément. Après un mois à peine, un abominable scandale éclata. Des filles entraînées dans "la petite maison" de Sade, se plaignirent de raffinements de débauche qui avaient ressemblé à d'ignobles brutalités. Le marquis était une sorte de Vacher grand seigneur. Enfermé au château de Vincennes, le seigneur de Valery feignit un chagrin très vif d'être séparé de sa femme "la personne la plus chère qu'il eût au monde". Comme d'ailleurs en ce temps là les nobles éprouvaient vite les indulgences de la justice, le coupable, à la fin de l'année, quitta une prison assez douce pour rejoindre son régiment. La marquise de Sade ne douta du reste pas un instant de son mari, accepta toutes ses explications et crut envers et contre tous à son innocence. "Elle avait admis sans hésiter l'hypothèse d'une erreur, d'une dénonciation calomnieuse. Elle était encore dans tout l'enivrement de son amour conjugal". Revenu à Paris, Sade se lie avec une danseuse, une complice de ses curiosités dépravées, Mlle Beauvoisin, jolie mais sans taille, courte et ramassée, flétrie par ses débauches. C'était une femme savante dans l'art d'acoquiner les hommes, riches bien entendu. Quand elle mourut on lui trouva pour des millions de bijoux, deux cents bagues, de diamants (non montés), quatre-vingts robes magnifiques telles, disait-on, que la reine n'en avait pas. Quand elle fit la connaissance du marquis de Sade, celui-ci l'emmena en Provence, en son château de La Coste, et s'y amusa bien. La marquise souffrit de ce délaissement, mais le marquis savait inventer des excuses. Au demeurant l'épouse était devenue mère le 27 août 1767, de Louis-Marie de Sade. En 1768, nouveau scandale, l'affaire de cette Rose Keller à laquelle Sade fit subir de tels traitements, dans un accès de folle dépravation que Mme du Deffaud écrivit (non sans exagération) qu'il l'avait "déchiquetée". Le débauché cruel fut enfermé au château de Pierre-Encise, à Lyon où il resta six semaines. Redevenu libre, par les soins et les démarches de sa femme toujours éprise, Sade retrouva sa belle-soeur , laisse sa femme enceinte de son second enfant, Donatien-Claude-Armand, emmène Louise de Montreuil en Italie, où elle s'abandonna éperdument à une sorte de folie de plaisirs. "L'aventure divulguée finit pour elle par le couvent". La marquise, par un entêtement généreux d'abnégation, pardonna, fit semblant d'ignorer ce que savait tout le monde, s'inquiéta peu de voir sa fortune s'émietter pourvu que le mari infidèle n'eût rien à lui reprocher. Le 17 avril 1771, la marquise accouche d'un troisième enfant, Madeleine-Laure, morte en 1844, dernière descendante directe du marquis. A partir de cette époque la marquise seule, combattue par sa famille, persiste héroïquement dans son rôle d'amante sacrifiée, d'épouse fidèle jusqu'à la mort, malgré l'infamie de l'aimé. Le 5 juillet 1772 le marquis de Sade est accusé d'avoir tenté d'empoisonner des filles (c'est l'affaire de Marseille, la fameuse histoire des pastilles cantharidées), accusé en outre de débauches contre nature. La vérité oblige à dire qu'on mena singulièrement vite, avec une sorte de haine, cette affaire. Le 3 septembre Sade est condamné à mort, peine excessive puisque aucune de ses victimes n'avait succombé. La vérité c'est que les pastilles ne contenaient rien de suspect et que les filles, en août, se désistèrent de la plainte. Quoi qu'il en soit, Sade s'enfuit. La marquise rentre à Paris et se retire au monastère des Carmélites, rue d'Enfer, refusant l'hospitalité de sa mère la Présidente, dès lors ennemie acharnée de Sade, son gendre. Alors commence une campagne sublime de la femme dévouée, en faveur du mari qu'elle croit et qu'elle affirme innocent. Le marquis, réfugié en Piémont, est arrêté par les autorités sardes et enfermé au château de Miolans. Son épouse ne l'entend pas ainsi, elle accable le gouverneur du château de plaintes et de reproches, voire de menaces. Elle allège la captivité du prisonnier, mieux que cela elle se met en tête de le délivrer! Elle feint un voyage en Provence, recrute à Grenoble 15 hommes, les équipe, les arme, les anime. Elle gagne à Miolans quelques soldats invalides de la garnison. Par eux le marquis est averti, et il s'évade dans la nuit du 1er au 2 mai 1775. Et aussitôt M. de Sade reprend une correspondance abjecte avec une maîtresse. Il rentre en France, perd toute prudence. De nouveau on l'interne au donjon de Vincennes. Ici commence une correspondance où la marquise se montre admirable en face d'un homme aigri, que sa captivité rend ingrat et furieux. Madame de Sade s'inquiète des menus besoins du captif : "Voilà, écrit-elle en 1777, voilà, mon bon ami, le reste de tout ce que tu m'as demandé : douze livres de bougies, un gilet de filoselle, un gilet de peluche de soie, neuf paires de chaussons qui complètent la douzaine en couleur". Puis la marquise parle de ses enfants, du cadet surtout qui est "doux et poli". "Je l'embrasse, dit-elle, doublement à cause de la ressemblance qu'il a avec toi. Ma tendresse pour eux me ramène naturellement à toi, que j'aime de toute mon âme... Mon Dieu! Remonte-toi bien ; tâche de dissiper tes chagrins et tes ennuis le plus qu'il est possible ! ». La chère dame promet de s'inquiéter de toutes ses forces pour la liberté de son mari : "Sois bien convaincu que je ne tarderai pas pour t'instruire de ce qu'il y a de nouveau sur ta situation dès que je le pourrai. J'ai trop à coeur de te prouver tout mon attachement et toute ma tendresse pour rien négliger d'aucune manière ce qui te regarde. La longueur du temps déjà écoulé me tue et me désespère autant que toi parce que je partage ta position avec toute la sensibilité d'un coeur qui ne peut exister que par ton bonheur". - A ces exquis épanchements, le marquis répond quoi ? Souvent des brutalités et des injures. - "Ce qui me désespère le plus, écrit l'épouse admirable, c'est que tu m'accuses de négligence et de me laisser gagner, et ces soupçons accroissent le trouble de mon âme et font mon chagrin, t'aimant véritablement plus que moi-même. Ce 17 mai, jour particulièrement consacré à t'aimer". - Et un peu plus tard: "Prends courage, mon bon petit, ne te laisses point aller au découragement, Crois que la fin de tout ceci sera heureuse". Ainsi pas un mot de reproches, pas d'allusions blessantes, pas une parole qui permette de croire ce coeur ulcéré. Le marquis est innocent, est une victime calomniée aux yeux de cette grande femme. Pendant ce temps-là, Sade correspondait, à l'encre sympathique, avec une maîtresse. Et quand sa femme venait à la prison pour le voir, il lui arrivait de refuser sa visite. A force d'instances, la marquise fait réviser le procès de Sade. Le jugement qui concerne l'accusation d'empoisonnement est cassé. Mais par l'influence de la Présidente de Montreuil, belle-mère du marquis, celui-ci n'est tout de même pas rendu à la liberté. En 1778, le marquis est reconduit à Vincennes, d'Aix où l'avait amené la révision de son affaire, Mais en chemin, à Lambesc, à 5 lieues d'Aix la marquise le fait s'évader, le 5 juillet 1778, et le dérobe aux recherches de la maréchaussée. Il fut d'ailleurs repris et réincarcéré à Vincennes l'année d'après. Immédiatement l'épouse reparaît aussi noble et aussi passionnée dans ses lettres : "Enfin mon tendre ami (écrit-elle le 3 février 1778) à force de démarches j'ai découvert hier que tu étais à la Bastille. - M. Lenoir me dit que ce qui se passe n'est pas fait pour me fâcher et, d'un autre côté, on m'a fait dire sous main que je sois tranquille et que je serais plus contente que je ne le puis croire...". Le marquis a annoté ce billet et écrit froidement en marge : "Qu'est-ce qui t'avait fait dire ça ? Cette phrase est bien embrouillée". Voilà qui paie en piètre monnaie tant de sollicitude. Un peu plus tard : "Je témoigne, écrit-elle, mon inquiétude bien réelle de ne point recevoir de tes nouvelles. A cela on répond que je ne dois pas en avoir, que tu te portes bien. Mais tu me connais assez pour savoir que cela ne me contente pas et, quelque chose que l'on me dise, je suis sûre que tu m'écris et que les lettres sont interceptées… Mon tendre ami, je te demande en grâce de ne point te chagriner, de ne point te livrer à des idées noires, de te bien soigner, de croire que je ne te cache rien, que je t'aime par dessus tout, que je fais tout au monde pour ta liberté… Adieu donc, mon bon petit, je t'embrasse passionnément".La marquise fait parvenir "au bon petit" de la pâte de guimauve et du savon de violette. Le "bon petit" n'a point été satisfait. Elle ne se fâche pas et promet simplement de consulter désormais ses goûts avant de lui envoyer quoi que ce soit. Et dès qu'il a manifesté un désir : "Tu auras, mon petit, tout ce que tu m'as demandé, lundi au plus tard. Marque-moi si tu n'as pas besoin ou envie d'autre chose. Si tu savais combien les petits mots de toi me font plaisir, tu ne me les rendrais pas si rares. Écris-moi, je t'en conjure, le plus souvent possible, car je te le répète, je n'ai que cette seule consolation dans le monde. Crois bien que je t'adore toujours autant, avec la même violence". Et encore, 4 mars 1778 : "Mon bon ami, doutes-tu toujours de mon affection ? Doutes-tu que s'il était en mon pouvoir, j'abandonnerais ma situation ? Doutes-tu enfin que je travaille à notre réunion pour l'accélérer le plus tôt possible ? Réponds-moi, c'est double peine pour moi d'être privée de tes lettres. Es-tu content de ce que je t'ai envoyé ? Veux-tu autre chose ? Si tu savais la joie que j'éprouve lorsque je prépare ta petite corbeille, tu me mettrais plus souvent à même de m'en acquitter. Je suis toujours et serai, tant qu'il me restera un souffle de vie, tout âme et tout coeur pour toi". Plus tard encore : "Mon bonheur ne peut exister sans toi ni sans le tien, et le jour où l'on nous rendra l'un à l'autre, je crois que je mourrai de joie. Puisse-t-il arriver bientôt ! Tous les voeux d'un coeur tout à toi !". Le marquis répond mal à de si affectueux témoignages de dévouement conjugal. Pour un flacon d'eau de Cologne dont la qualité lui parait inférieure, il entre en fureur. Vraiment mademoiselle de Rosset une confidente de la marquise, avec laquelle Sade entretint une sorte de relation d'amour platonique, avait raison quand elle écrivait au prisonnier : "Vous impatienteriez, Monsieur, un capucin de bois par vos boutades et votre mauvaise humeur. Que les femmes sont folles de s'attacher à un bouvier tel que vous !". Cependant en 1779, la marquise éprouve, par suite des conseils imprudents de Sade, quelques embarras d'argent. Elle se réduit aux strictes dépenses pour elle-même. Le marquis, lui, s'en prend à l'intendant Gaufridy, un parfait honnête homme. Et la marquise : "Tu dois connaître le monde bien mieux que moi : Décide ce que tu veux... Tu sais que tu peux compter sur moi comme ta meilleure amie et la plus tendre de toutes". Phrase que le marquis annote ainsi : "Peut-on mentir aussi impudemment ?". Le marquis défend à sa femme de voir sa mère. Madame de Sade acquiesça à tout et ajoute : "Sois bien tranquille, mon cher ami, sur mon séjour à Paris. (Le marquis affectait à l'égard de sa femme une jalousie farouche). Je ne le quitterai certainement pas pour aller nulle part, pas même à Valery, puisque cela te déplaît. "J'avais promis à tes enfants, mais je les reculerai toujours, jusqu'au moment où nous pourrons y aller ensemble avec toi" (11 nov.1779). Ainsi voilà cette épouse prodigieusement fidèle et prudente qui se refuse même les voyages les plus légitimement préparés, les distractions les plus innocentes. Madame de Sade, qui avait conté à ses enfants que leur père était, non en prison, mais parti pour un long voyage, leur avait promis pour calmer leur impatience de les conduire au château de Valery, dans cette belle et gaie propriété qu'ils possédaient dans notre Bourgogne. On peut s'imaginer que madame de Sade désirait vivement, ainsi que ses enfants, ce voyage, cette sorte de retraite où les "calomnies" ainsi qu'elle nommait les bruits mauvais répandus contre son mari, n'avaient point pénétré, où les paysans affables de nos régions eussent entouré certainement de respect et de respectueuse affection leur châtelaine. Mais dès que l'égoïste libertin manifeste sa volonté d'arrêter le voyage, c'est bien. L'épouse renonce tout de suite à ses projets, les recule à plus tard "jusqu'au moment, dit-elle, où nous pourrons y aller ensemble". Pour notre part nous regretterions presque la soumission si prompte et si généreuse de la marquise. Car si elle eût persisté, nous aurions aujourd'hui le plaisir de retrouver sans doute de ses lettres écrites de Valery en Bourgogne, intéressantes par certains détails sur notre pays et sur le séjour qu'elle y eût fait. Mais ce regret disparaît vite, nous l'avouons, devant le sentiment de vénération que nous inspire la belle abnégation de cette noble épouse. La pauvre femme en est d'ailleurs de moins en moins récompensée par un homme indigne et incapable de la comprendre. On éprouve quelque répugnance à reproduire les réflexions qu'écrit le prisonnier sur les marges des lettres de sa femme : "Est-ce que tu as été mécontent, dit-elle, de ce que je t'ai envoyé ? Est-ce que tu ne veux rien pour ta quinzaine ? Ton silence me tue. II n'est sorte de chose que je ne me fourre dans la tête...". Et l'abject écrit à côté : "Et moi dans le c..." (9 septembre 1779). Elle insiste pour obtenir des réponses. Il annote : "Voilà un fier mensonge. Il faut être un monstre avéré et une gueuse sans honneur et sans pudeur pour aller chercher des tournures de mensonge aussi noires et aussi impudentes que celles-là". Un peu après, le marquis osa lui marquer en termes ignobles qu'il la soupçonne de relations infâmes avec… son teinturier. D'ailleurs à partir de ce moment le captif joue au jaloux. Il oblige sa femme à rompre toutes ses relations. Elle répond : "Je ne verrai plus qui te déplaît. Veux-tu que je me mette dans un couvent ? Mon choix serait bientôt fait si l'on me permettait de m'enfermer avec toi". L'esprit dépravé du marquis ne cesse de forger de folles accusations et il imagine un monstrueux roman dont sa femme serait l'héroïne. Les termes de ses lettres sont orduriers. Le marquis est épouvanté de ses ignominies qui n'étonnent plus qu'elle. "Ta façon de penser à mon égard m'atterre, m'anéantit, m'humilie, moi qui ne vis et n'existe que pour toi !... Me voir soupçonnée et avilie! Je me tais, mais vous faites une plaie à mon coeur. Pourtant il ne se refermera jamais. Je n'ai pas à me justifier, ma conduite est au su et au vu de tout le monde. Non, il n'est pas possible que me connaissant comme tu dois me connaître, tu penses ce que tu écris". Enfin elle s'enferme dans un couvent, le plus régulier qu'elle a pu trouver. Elle continue du reste ses chères visites à Vincennes. Hélas ! Son mari la reçoit furieusement, se jette sur elle, la frappe… Elle s'en plaint timidement et ajoute : "Si tu es capable de me poignarder, ce serait dans ces circonstances un grand bonheur pour moi de ne plus exister". Phrase que le marquis annote ainsi : "Quelle platitude, grand Dieu, quelle platitude !"Et la conduite du marquis à l'égard de sa femme ne se modifie point, au contraire! Chacune des visites qu'il reçoit d'elle est marquée par un scandale. On doit intervenir pour que la marquise ne soit point blessée. Enfin le 25 septembre 1782, le lieutenant de police M. Le Noir, qu'étonne la constance de cette infortunée mais qu'effraie de Sade, interdit les visites. La pauvre femme écrit aussitôt : "Mon tendre ami, je fus tout à l'heure chez M, Lenoir. Quelle fut ma surprise quand il me signifia que, si je persistais à vouloir te voir, il fallait qu'il prît auparavant les ordres du ministre et lui rendit compte de ta conduite. Cela m'a atterrée...". Un peu plus tard : "Mon coeur n'a pas changé : il t'adore et t'adorera toujours. La seule vengeance que je te garde est, à ta sortie, de te faire convenir après toutes vérifications et informations, que tout ce qui t'a passé par la tête pendant ta détention sont des extravagances des plus pommées". En réponse, de Sade demande des nouvelles de sa belle-soeur. On n'est pas plus cynique. La marquise obtient, à force d'instances, le 15 juillet 1786, de revoir son mari qui fait un moment le galant homme et le mari passionné. C'est pour mieux reconquérir la pauvre femme. Dès qu'il la tient il recommence à l'accuser d'ignominies "L'esprit tout plein des monstrueuses héroïnes de ses romans abominables, il formule contre elle d'horribles reproches. Il invente, avec détails circonstanciés, les trahisons qu'il lui prête et lui, dont la plume se trempe dans la boue, il joue l'indignation pour son inconduite !" La marquise en ressent et témoigne un désespoir immense. - "Votre lettre secrète donnée à ma dernière visite, écrit-elle, m'a navré le coeur de la plus vive douleur. J'en ai été si saisie qu'elle m'a ôté la faculté de penser, Le lendemain mardi, madame de Villedeuil m'avait donné rendez-vous ; il m'a été impossible de proférer une parole." Le marquis fut transféré de la Bastille à Charenton. Dès qu'il fut libre son premier soin fut de prendre ses dispositions pour faire prononcer la séparation "de corps et de bien" ; (sentence rendue le 9 juin 1790). "On peut dire que, de ce jour-là, la marquise de Sade reprenant son nom de Montreuil, cessa véritablement d'exister. Ses fils émigrent. Son mari devient le citoyen Sade, secrétaire de la section des Piques. Elle est seule, triste, désabusée". Elle ne fait point à Valery ce fameux voyage remis si longtemps et elle meurt, le 7 juillet 1810, après avoir "largement payé son tribut à la misère humaine". Note : Nous avons suivi pas à pas, pour cette étude, la très intéressante publication de Paul Ginisty, chez M. E. Fasquelle Texte publié dans "L'annuaire historique du département de l'Yonne" de 1902
(1)Ajout de "Encyclo89" : ici l'auteur fait une erreur ; en effet, le château de Vallery fut vendu par Elisabeth-Alexandrine de Bourbon ("Mademoiselle de Sens") à Jacques-René Cordier de Launay qui laissa un fils Cordier de Montreuil, père de Renée-Pélagie de Montreuil, Mme de Sade. |