Au secours ! Je suis perdu !
LES LOUPS DANS L'YONNE

Pasteur, dans une communication présentée à l'Académie des Sciences, le 12 avril 1886, fait mention d'un loup enragé, abattu aux environs d'Avallon le 12 mai 1811. Ce loup avait fait dix-sept victimes, dont la plupart mordues les 11 et 12 mai, succombèrent "en état complet d'hydrophobie", comme l'écrit le Sous-préfet d'Avallon, les 24, 27, 30, 31 mai et les 3, 4, 5, 7, 10, 11 et 25 juin.
Le dossier concernant cette affaire fait partie d'une liasse volumineuse des Archives de l'Yonne concernant la destruction des loups dans le département, de l'an IX à 1812. On y trouve aussi par année le nombre des loups détruits, la liste des primes distribuées, et çà et là, d'horrifiques récits, comme ceux que l'on faisait aux veillées, où il est question de loups "dévorateurs", de bêtes monstrueuses ou fantastiques, d'enfants et de bergers croqués comme autant de nouveaux Chaperons Rouges, de mères éplorées et bien entendu, de l'intrépidité de M. le Maire, de M. l'Adjoint, du garde-champêtre et de quantité d'autres courageux sauveteurs.
Quelles que soient les exagérations inspirées par la peur ou le désir de se faire valoir, on ne peut manquer d'être frappé du nombre relativement considérable de loups qui sévissaient encore dans notre région, à cette époque, et non seulement aux abords des forêts ou en certains points particulièrement isolés, mais aux portes mêmes des villes et par exemple, près d'Auxerre, en Sainte-Nitasse ou sur la route de Monéteau. Le total des loups, louves, ou louveteaux tués dans l'Yonne en l'an IX s'élève à 134. Une instruction préfectorale du 20 frimaire an XII recommande la noix vomique de préférence à toute autre drogue pour l'empoisonnement des loups.
Le 12 frimaire an XIII, le maire de Germigny écrit au Préfet : "Nous sommes infestés de loups, la forêt de Pontigny en est remplie, ils viennent dans les villages voisins, on en voit 10 ensemble. Il y a eu 4 chevaux de dévorés l'année dernière dans la commune de Rebourseaux, 2 dans celle de Soumaintrain, etc... L'accident de loups enragés arrivé l'année dernière dans le département de l'Aube, où treize personnes sont mortes enragées, fait craindre qu'il en arrive autant dans le nôtre…".
Un loup présumé enragé est tué le 16 germinal an XIII par le sieur Prix Girault, artiste vétérinaire à Lain, après avoir blessé plusieurs personnes. Le maire de Lalande écrit deux jours plus tard : "Tous nos environs sont infestés de ces animaux ; chaque jour est marqué par quelque nouvelle perte... Un loup enragé a été tué la semaine dernière dans la commune de Lain après avoir déchiré trois personnes, plusieurs chiens enragés ont été vus dans les environs. Un entre autres tué sur cette commune a été enterré avec trop peu de précautions et a été probablement dévoré par des loups qui deviendront enragés à leur tour…". Le maire de Lalande écrit au Préfet à la même date : "Mon cher ami, il est certain que les loups nous dévoreront, si tu ne viens à notre secours...".
En 1806, Jean Jobard, d'Aisy-sur-Armançon, se plaint de n'avoir pas touché la moindre prime pour 6 louves et 20 loups qu'il a détruits de l'an VII à l'an XIV.
Le Préfet signale au Ministre de l'Intérieur, le 19 juin 1807 : "Plusieurs villages de l'arrondissement d'Auxerre sont infestés de loups affamés. Un de ces animaux a mis en pièces le 13 de ce mois, un enfant de 8 à 9 ans qu'il a dévoré presque en entier. Lorsque les restes de ce malheureux enfant ont été apportés à son domicile, sa mère est morte d'effroy à l'instant même...". C'est au bois du Tramblat, près de Vau du Puits, hameau de Sacy, que l'enfant avait été surpris par le "monstre furieux", comme l'écrit M. Dechâteauvieux, sous-préfet d'Avallon, qui précise : "Depuis ce moment, la terreur existe sur ce point du département et il n'est pas de conte plus ou moins absurde que ne se plaisent à répandre sur ce fait la faible crédulité d'un côté et la malveillance de l'autre...".
Le 14 août 1807, le maire de Saint-Florentin signale que des loups viennent jusqu'aux portes de la ville, ils ont tué trois bêtes asines à un de nos meuniers... Le nommé Jean Couillard a tué une louve "monstrueuse" dans la nuit du 11 au 12.
En 1808, un nommé Fleurot, de Saint-Leger-Vauban, est attaqué par un loup. Chemin faisant, écrit le maire, Fleurot a fait rencontre d'un loup peu ordinaire, qui depuis plusieurs jours rôdait au lieu dit de Bon Rupt. Ce loup l'a terrassé, lui a levé le crâne, mangé les yeux, mangé le gras des jambes. Quoiqu'il en soit, lorsqu'il a été trouvé, il causait encore, car lorsqu'on lui a demandé qui l'avait arrangé de la sorte, il a répondu que c'était un loup.
Le 30 novembre de la même année, Moreau-Dufourneau, desservant de la paroisse de Champigny, rend compte au Préfet d'un "événement aussi fâcheux que malheureux", dit-il, qui s'est passé deux jours plus tôt : "Et je vous en préviens avec d'autant plus de plaisir et d'empressement, continue le digne curé, qu'il m'est doux de faire connaître le zèle et l'intelligence avec lesquels MM. les Maire et Adjoint de cette commune se sont conduits en cette circonstance, et particulièrement le courage mâle et héroïque qu'ont déployé le jeune Garenne, victime de l'événement, et le fils cadet de M. le Maire, le jeune Bezanger, à qui la commune est redevable d'être délivrée du monstre furieux, qui pouvait y faire tant de mal.
Voici le fait. Avant-hier, lundy dernier, 28 du courant, sur les onze heures du matin, le jeune Garenne gardoit sur les usages de la commune, un troupeau de 4 à 500 bêtes à laine. Ce jeune homme, âgé de 11 à 12 ans, armé d'une simple houlette et accompagné de 3 chiens, voit sortir du bois un loup énorme et qu'on a eu lieu de présumer enragé. Ce jeune homme, loin de s'effrayer et comme un nouveau David, va à la rencontre du Goliath moderne, précédé de ses chiens. Le loup en tue un sur-le-champ, fond sur le troupeau, dont il égorge 4 à 5 bêtes et disperse le reste. L'animal furieux se jette sur le jeune homme, le renverse, et lui déchire la joue droite, après lui avoir fait plusieurs trous dans la tête. Le croyant mort, il le quitte pour retourner au troupeau, dont il blesse encore une vingtaine de bêtes.
Le jeune homme se relève, quoique nageant dans son sang et pour défendre et sauver son troupeau, s'il le peut, il frappe l'animal de sa houlette. Il en est assailli et renversé une deuxième fois et traîné par la laisse avec laquelle il fixoit ses chiens auprès de lui, il en est foulé et mordu en tous les sens impitoyablement...
L'attention du maire et de l'adjoint, qui présidaient non loin de là à la réparation des chemins, est finalement attirée par les cris de plusieurs femmes et enfants qui revenaient de ramasser du bois mort. Une de ces femmes est blessée par le loup, qui est tué enfin de deux coups de fusil par le jeune Bezanger, fils du maire.
Et moi, continue l'excellent curé, je visite les blessés pour leur offrir avec les consolations de la religion, les premiers secours, tels que les indique M. Tissot. J'ai dit la messe de Saint Hubert et j'ai béni les pains...".
Il serait fastidieux de multiplier de tels récits et téméraire au surplus de prétendre rivaliser de verve et de style avec l'incomparable Moreau-Dufourneau. Signalons toutefois pour finir, le cas de deux petites filles sauvées à 200 m. de Monéteau, en juillet 1809, par Lenoir, adjoint de la commune de Seignelay, d'un loup, qu'on nous décrit comme "une bête de grosseur, et de stature extraordinaires et inconnues jusqu'alors dans ces contrées", et relisons quelques lignes d'une lettre du maire de Coulanges-sur-Yonne, dont le récit s'apparente par le décor et la mise en scène qu'elle décrit (de pauvres gens faisant des fagots, des enfants à demi abandonnés dans les bois), à tant de contes qui ont effrayé ou ému notre enfance.
"...Samedi dernier 24 de ce mois (juin 1809), elle et son mari étaient occupés à faire des fagots dans un bois qui avoisine celui des Monts-Leduc, près de Clamecy ; ils aperçoivent environ les quatre heures du soir, un loup venant à eux, dont l'allure et la démarche leur parut extraordinaire. Ayant amené avec eux les deux derniers de leurs enfants, l'un âgé de 8 à 9 ans et l'autre de 5, qui dans ce moment, se trouvaient éloignés d'eux d'environ 50 pas, ils crurent ne devoir point effrayer le loup dans la crainte d'épouvanter leurs enfants. Ce loup les ayant vraisemblablement aperçus, fit un détour et se déroba à leur vue, à la faveur de deux à trois buissons. Et dans le même moment, ils entendent la voix de l'aîné qui leur crie qu'un loup dévore son frère.
A ce cri d'effroi, le père arrive, sa serpe à la main, il trouve l'enfant étendu, le visage contre terre, baignant dans son sang et le loup auprès de lui, observant les mouvements du père ; l'enfant moitié dévoré reconnaissant la voix de son père, lui crie de le secourir.
Le père, sa serpe à la main, fond sur le loup. Son premier coup porte à faux. Le loup à son tour s'élance sur ce malheureux père, le saisit à la cuisse gauche et le renverse. Couché par terre, il saisit le loup à la gorge et la lui presse si vigoureusement qu'il lui fait perdre respiration, le force à ôter ses dents de sa cuisse et le tenant encore d'une main à la gorge, de l'autre, lui décharge un coup si violent de sa serpe, sur la tête, qu'il lui partage le crâne. A ce coup, le loup pousse deux à trois hurlements et expire.".
Depuis, les loups ont complètement disparu de nos forêts et nous apparaissent aujourd'hui comme des bêtes quasi fabuleuses. Ces événements ne sont pourtant pas si loin de nous et on s'explique plus facilement pourquoi les loups et les histoires de loups occupent tant de place dans notre folklore.
Si l'on souhaitait retrouver des témoignages plus anciens, il suffirait de relire les pages que M. Léon Foin a consacrées, sous le titre "Une bête du Gévaudan dans l'Auxerrois", aux méfaits d'un loup qui dévora, de 1731 à 1734, plus de trente personnes appartenant aux paroisses de Trucy, Bazarnes, Mailly-la-ville, Le Val-de-Mercy, Vincelles, Migé, Festigny, Fouronnes et Festigny. Malgré les battues qui furent faites, avec le concours de tous les habitants du voisinage, l'appui des archers de la maréchaussée d'Auxerre, le concours des officiers et des meutes de la vénerie du roi, la bête resta introuvable et ne reparut plus après décembre 1734.
On lira également le curieux témoignage rapporté par l'abbé Pissier, dans son histoire de Tharoireau, tel qu'il est consigné dans les anciens registres paroissiaux conservés à la mairie de cette commune ; témoignage particulièrement précieux et suggestif, parce qu'il ne se borne point à énumérer les méfaits réels d'une bête extraordinairement féroce et sanguinaire, il nous révèle les effets de la peur sur les natures naïves et superstitieuses. Au moment où le redoutable animal tombe enfin sous les balles des chasseurs, une légende s'est déjà formée : ce n'est plus un simple loup, ni même un monstre invulnérable, c'est un "magicien".
"En 1761, un nommé Renaut, de Basoche, fils du chirurgien de campagne Renaut, mit à mort un loup qui depuis cinq à six ans dévoroit les enfants qui étoient à la garde des troupeaux. La populace qui donne ordinairement dans les choses fabuleuses, s'imaginoit que c'étoit un magicien ; mais cet animal féroce aïent dévoré un enfant à Domecy-sur-Chore, près le cimetière, un jour de dimanche, en aïant , le même jour dévoré un autre à Neufontaine, et blessé un troisième à Vauban, paroisse de Basoche, le peuple, malgré la vaine opinion où il étoit, s'attroupa enfin et fut assez heureux pour l'enfermer dans un bois dépandant de la Chartreuse du Val-Saint-Georges, situé entre Vigne et Vauban, où il fut tué. Sa mort détrompa pleinement le peuple, et l'on reconnut que c'étoit un loup ordinaire qui s'étoit accoutumé à vivre de chair humaine...".

HENRI FORESTIER
Archiviste en chef de l'Yonne

Ce texte, publié dans le numéro d'août-septembre 1952 du Plaisir de la Chasse, est reproduit
avec l'aimable autorisation des Editions Crépin-Leblond, que nous remercions chaleureusement
(Editions Crépin-Leblond 14, rue du Patronage Laïque 52000 Chaumont -
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