Au secours ! Je suis perdu !
RETRAITE ILLUMINEE

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Chers lecteurs,
Je vais essayer de vous raconter une chose impossible à raconter.
Oh ! Soyez tranquilles, ce n’est point comme immoralité ; non, c’est comme pittoresque. Il s’agit de cette fête bourguignonne dont Auxerre est le théâtre et que l’on appelle RETRAITE ILLUMINÉE.
Il y a bien longtemps que j’ai passé et repassé à Auxerre, - mais il y a neuf ans seulement que je m’y suis arrêté pour la première fois, - et qu’en m’y arrêtant je me suis fait une foule d’amis.
Il m’était à cette époque passé par l’esprit une idée qui, à moi, m’avait paru toute naturelle, mais qui à beaucoup de gens avait semblé le comble du fantasque.
Je m’étais dit que lorsqu’on a passé vingt ans de sa vie à épeler l’histoire des peuples depuis Hérodote jusqu’à Michelet, à étudier les luttes religieuses des nations depuis Pierre de Valdo jusqu’à l’abbé Châtel, à suivre le remaniement des empires depuis César jusqu’à Napoléon, - on pouvait être aussi apte à être représentant du peuple - que M. Mallarmé le cambreur, ou M. Albert l’ouvrier.
D’ailleurs, j’avais un antécédent, - Lamartine, - qui avait assez bien tenu sa place dans la dernière révolution.
Je m’étais donc mis sur les rangs.
L’étrange de l’idée était que je me fusse mis sur les rangs dans un département où j’étais complètement étranger.
Entendons-nous bien et ne confondons pas étranger avec inconnu.
J’étais fort connu, au contraire.
Si connu, que lorsque j’arrivai à Auxerre je trouvai plus de trois mille personnes m’attendant dans une espèce de salle de danse - au centre de laquelle on avait élevé ,en manière de tribune, quelque chose qui ressemblait fort à un égrugeoir.
J’étais en retard ; ma voiture avait cassé, et j’avais été obligé d’attendre sur la grande route qu’elle fût en état de continuer son chemin.
Mes premières paroles furent des paroles d’excuse ; un monsieur, qui ne les reçut pas comme il devait les recevoir, doit se rappeler quel fut mon premier geste.
Mon absence avait fait scandale, ma présence fit émeute.
Je montai à la tribune au milieu de vociférations - à la signification desquelles il n’y avait point à se tromper.
Un monsieur, en retard sur ma dernière pièce, profita de la circonstance pour m’envoyer un coup de sifflet anonyme.
Je me retournai vivement de son côté.
- Monsieur, lui dis-je, je permets qu’on siffle mes oeuvres, mais pas ma personne ; votre nom et votre adresse, s’il vous plaît ?
Je n’eus ni le nom ni l’adresse du monsieur, mais l’on se tut - ou plutôt les interpellations commencèrent.
Celle que l’on croyait sans doute la plus grave, fut l’invitation, à moi adressée, de rendre compte de ma liaison avec le duc d’Orléans.
C’était une bien grande maladresse d’un ennemi ou une bien grande adresse d’un ami.
Le duc d’Orléans est une des plus poétiques et des plus charmantes efflorescences qu’ait jamais portées en France l’arbre de la royauté. II était beau, jeune, brave, intelligent, gracieux, bienveillant, artiste. C’était le Marcellus antique, qui promettait un si bon et si doux règne - même du temps d’Auguste - au peuple romain qui ne connaissait encore ni Tibère, ni Néron.
- Ah ! M’écriai-je, merci de l’interpellation, dans cinq minutes vous allez pleurer tous.
Et, en effet, je pris ce brave et honnête jeune homme - qu’on me pardonne l’épithète, honnête ne gâte rien même dans un prince royal - je pris ce brave et honnête jeune homme à sa sortie du collège, je le montrai, sur les marches du trône, intermédiaire entre la royauté et les douleurs populaires, me donnant, à moi, la vie du hussard Bruyant condamné à mort, aidant Hugo à sauver la tête de Barbès, ne s’écartant du trône, dont il semblait l’ange gardien, que pour aller en Afrique forcer le Col-de-Mouzaïa, ou briser les Portes-de-Fer : revenant à Paris, pour monter à l’atelier des artistes, encourager Decamps, Delacroix , Scheffer ; je le montrai, au milieu de cette belle vie, si digne, si occupée, si grande, arrêté tout à coup par ce bras inconnu, qui sort d’un nuage, pour tracer les mots inconnus sur les murailles princières, renversé sur le pavé, la tête fendue, mourant sur un grabat, au bruit des sanglots de deux vieillards et des lamentations de tout un peuple ; je montrai la France qui si rarement en matière de roi porte le deuil du passé, je montrai la France portant cette fois le deuil de l’avenir ; enfin, j’adjurai ces trois mille personnes de trouver au milieu d’elles, je ne dirai pas un cœur, mais une voix qui osât dire que cette mort n’avait pas causé une douleur publique, un deuil général, qui osât adresser un reproche à cette tombe, assombrir d’un nuage ce spectre au front jeune et lumineux, et, comme je l’avais dit, au bout de cinq minutes, tout le monde pleurait.
On ne me laissa pas aller plus loin, toute cette assemblée avait hâte de me féliciter, de me serrer la main, de m’embrasser ; je venais de la relever à ses propres yeux ; elle pensait ce que j’avais dit et n’osait pas le dire.
Un vieux prêtre, qui n’avait pas pu s’approcher de moi, le curé de M…, alla m’attendre à l’hôtel pour me promettre les trois cents voix de sa commune, et je les eus toutes les trois cents.
Maintenant, me demanderez-vous, chers, lecteurs, comment, après un pareil succès, ne fûtes-vous pas nommé ?
Je vais vous le dire.
- Je n’étais pas de la localité.
Voilà l’écueil contre lequel j’échouai.
Je savais bien que le vin de Bourgogne, pour être vin de Bourgogne, avait besoin d’être de la Bourgogne, mais j’ignorais qu’il fallût absolument qu’un député de la Bourgogne fût Bourguignon.
En somme, je fus très fier de la France quand, la Constituante nommée et réunie, je vis qu’il y avait, en France, neuf cent individus meilleurs Français et plus intelligents que moi.

*
**

C’est de cette soirée que date l’amitié de cette foule d’amis, qu’au commencement de cette causerie je me vantais d’avoir à Auxerre.
Au nombre de ces amis, et des meilleurs, est Charpillon, notaire à Saint-Bris ; celui- là, dans ses moments perdus, n’a qu’une idée, c’est de rêver aux loisirs qu’il peut me procurer.
Or, il lui passa par l’idée de me faire voir - la RETRAITE ILLUMINÉE.
J’avoue que dans mon ignorance, je n’avais jamais entendu parler de cette fête nocturne.
J’avoue encore que j’étais loin de m’attendre à ce que c’était.
Je me fis donc prier.
Mais Charpillon insista tant, me promit un si bon dîner, et de si bon vin de Migraine chez notre spirituel ami Cabasson - et enfin à ce dîner un si brillant dessert - que, le 25 juillet, à onze heures cinquante minutes du matin, je prenais le chemin de fer de Lyon.
Comme j’étais embarrassé de trouver une place, on m’appela d’un coupé - on m’appelle toujours de quelque part - n’importe où je sois et dans quelque pays que je sois.
C’était Arnault, le directeur de l’Hippodrome, qui, ayant de son côté entendu parler de la RETRAITE ILLUMINÉE, allait voir de ses yeux si la fête provinciale ne pouvait pas faire son apparition sur un théâtre de Paris.
Ne comptez pas sur des impressions de voyages, chers lecteurs - avec les chemins de fer il faut renoncer à ce genre de littérature - le chemin de fer n’a que deux grands mérites - partir et arriver.
Quand on arrive ! - Les trains de chemins de fer ne s’appellent pas des convois pour rien.
Quant au trajet, - c’est un mirage.
Cependant j’eus le temps de jeter, en passant à Joigny, un soupir à une jeune ombre. - Là j’avais vu plutôt que connu, entrevu plutôt que vu, - une belle et intelligente personne nommée madame B… - nous nous étions trouvés ensemble dans une soirée chez le procureur de la République ; - nous parlâmes magnétisme.
Je venais de publier Balsamo - et chacun était curieux de savoir ce qu’il y avait de vrai ou de faux dans la scène du Charlatan de Palerme - je dis ce que je pensais alors de cet art et ce que j’en pense aujourd’hui.
Nous en sommes en magnétisme au point où nous en sommes en aérostats - on enlève - on ne dirige pas.
Mais de même que je suis sûr qu’un jour on dirigera les ballons, je suis sûr qu’un jour le magnétisme passera de l’état d’empirisme à l’état de science.
Or, la pauvre madame B…, qui avait d’abord nié le magnétisme - était, dix minutes après la négation, un des sujets les plus lucides que j’aie jamais vus.
Je l’avais endormie sans la toucher, me tenant debout derrière son fauteuil - et, une fois endormie, elle avait obéi à ma volonté avec une absence de libre arbitre que je n’avais encore vue chez personne.
Je voulus, devant 1e magistrat qui nous recevait chez lui, donner une idée de cette puissance du magnétiseur sur la magnétisée.
Il y avait une ouvrière qui repassait dans la salle à manger.
Je fis prévenir l’ouvrière de n’avoir point peur- mais qu’elle allait être assassinée par madame B…
L’ouvrière ne comprenait pas trop bien - mais promit de se laisser faire.
Je mis un couteau de bois à couper le papier aux mains de madame B… et je lui ordonnai d’aller tuer la repasseuse.
Ce fut une répétition d’Egysthe poussant Clytemnestre à assassiner Agamemnon.
Madame B… manifesta une grande répugnance pour le crime qu’elle accomplissait, mais elle l’accomplit.
La repasseuse fut assassinée.
Madame B… réveillée ne se souvint aucunement du crime qu’elle avait commis.
Et quand, lui passant les deux pouces sur les sourcils, je lui ordonnai de se rappeler - elle se rappela en effet - et avec une telle conviction et une telle terreur, qu’il fallût lui montrer la repasseuse, plissant à petits plis un jabot de M. le procureur de la République - pour qu’elle se crût complètement innocente.
Pauvre charmante créature - je ne la revis jamais - mais je reçus d’elle plus d’une lettre dans laquelle elle me demandait le secret de ce mystère - puis un jour - je n’entendis plus parler d’elle - je m’informai - elle était morte d’une attaque de choléra.
Elle savait tous les mystères !

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A cinq heures et demie j’arrivai à Auxerre ; - Charpillon m’attendait à la gare.
Quand je dis Charpillon - il y avait bien avec lui le docteur Marie et le docteur Girard de Cailleux.
Mais de ceux-ci, il en sera question – à leur heure et à leur temps - le jour où nous vous parlerons des Fous d’Auxerre.
Nous déposâmes notre voiture - ou notre voiture nous déposa, comme vous voudrez - à l’hôtel du Léopard - que je vous recommande en passant - puis sortant par la porte de derrière, nous commençâmes à escalader ces rues en échelle que l’on ne trouve que dans la capitale de la Basse-Bourgogne - et que la municipalité garnit de rampes comme des escaliers.
Chacun était sur sa porte, le nez en l’air, interrogeant le ciel, anathématisant chaque nuage qui passait, et jetant de petits bouts de papier en l’air.
- Que font tous ces gens-là ? - demandai-je à Charpillon.
- Tous ces gens-là sont des gens qui ont peur qu’il ne pleuve ou ne vente ce soir. - Vous comprenez, cher ami, que rien n’est plus contraire à une illumination que la pluie et le vent.
Il n’y avait rien à répondre. Je laissai, en conséquence, les Auxerrois interroger le vent et maudire les nuages - leur souhaitant la continuation de la chaleur jusqu’à la fin de leur fête - mais demandant à grands cris de l’eau et de l’air pour le lendemain.
Je ne vous apprends rien, n’est-ce pas, en vous parlant de la chaleur qu’il faisait pendant les jours passés.
M. Babinet vient de faire, à ce qu’il parait, une très savante dissertation sur les causes de cette chaleur.
Pour le moment, j’en ressentais les effets.
Enfin nous arrivâmes ; il était temps ; - dix minutes de plus je devenais enragé.
Je trouvai tous mes convives au frais - dans un jardin ou plutôt dans une espèce de puits de verdure - où le soleil n’avait pénétré qu’une fois - mais où il se gardait bien de revenir, ayant, pour cette imprudence, attrapé un rhumatisme.
Tous ces convives étaient des amis datant de cette fameuse soirée du club - dont chacun se hâta de me rappeler quelque circonstance oubliée.
On annonça, au bout de quelques minutes, que madame était servie ; je donnai le bras à madame, la conduisis à la salle à manger, et m’assis à sa droite.
Je vous ai donné, chers lecteurs, la carte d’un dîner anglais ; - un jour je vous donnerai la carte d’un dîner bourguignon.
Mais, pour aujourd’hui, l’espace nous manque.
Le fait est que, lorsque je me mets à causer avec vous, je sais bien quand je commence - mais Dieu seul sait quand je finirai.
Moi, j’espère bien ne finir jamais.
Maintenant, supposons que je vous ai donné la carte du dîner - que vous êtes au fait des dix ou douze échantillons de vins, des meilleurs crus et des plus chaudes années - que l’on a dégustés - que vous avez accepté avec moi plus d’invitations de chasse que vous ne ferez de chasses dans le reste de votre vie. - supposons, enfin, qu’il est huit heures du soir - que la nuit vient - et que la retraite va battre.
Je vous crie le Suivez-moi ! De Guillaume Tell, moins l’ut de poitrine de Duprez, bien entendu ; - nous nous levons de table, et vous me suivez.
- Où cela ?
- Par ma foi, vous m’en demandez beaucoup; - dans la rue de Paris, je crois.
Rien que dans la rue de Paris, il y avait bien dix mille personnes.
Tout était préparé à merveille pour la grande fantasmagorie : - peu ou point de lumières dans les maisons ; -seulement, de place en place, des transparents allant d’un côté de la rue à l’autre, et éclairant d’une pâle lueur toutes les têtes entassées aux fenêtres.
- Avez-vous eu soin de vous précautionner d’une fenêtre ? - demandai-je à mon hôte.
- Pourquoi faire ?
- Pour voir passer votre procession, donc.
- Inutile - vous avez toutes les fenêtres d’Auxerre ; - où vous entrerez, vous serez le bien venu - et demain on pavoisera la maison.
Et, en effet – je n’avais pas fait dix pas, que je m’entendis appeler d’un premier étage, et par mon nom.
Je levai la tête.
- Tiens, m’écriai-je, madame Barenne !
- Oui.
- Comment madame Barenne est-elle ici ?
- Je comprends son enthousiasme pour Auxerre - mais je doute qu’elle quitte la place Vendôme pour la rue de Paris.
- Madame Barenne est Auxerroise, et elle vient voir la fête d’Auxerre chez sa mère.
- Ah ! M’écriai-je, vous aviez raison, cher ami - et voilà ma fenêtre toute trouvée.
Je m’élançai dans la maison - où je trouvai : mère, fille et fils - ayant les bras tout grands ouverts pour me recevoir.
- Alors, vous restez ici, me dit Charpillon.
- Ma foi ! Oui - répondis-je - je ne suis pas fâché d’avoir pour mes entr’actes un bon visage et un charmant esprit. -Restez avec nous, vous en aurez votre part.
Charpillon resta.
En ce moment, il se faisait une grande rumeur dans la rue, quelque chose qui ressemblait à une plainte d’orage, à un soupir de tempête.
C’était un Hélas ! Poussé par la population tout entière.
Je demandai la cause de cet Hélas !
- Hélas! Sinon la plus belle, mais la plus élégante pièce de l’illumination venait de brûler.
Le palanquin de l’impératrice de la Chine n’était plus qu’un peu de cendres.
Par bonheur, l’impératrice et ses illustres enfants étaient sauvés.
Beaucoup d’amateurs forcenés me parurent désespérés - que ce ne fussent point l’impératrice et ses enfants qui fussent brûlés - et le palanquin qui fut sain et sauf.
Je ne croyais pas l’amour de l’art poussé si loin en province.
En ce moment, on entendit les roulements du tambour qui dominaient le murmure douloureux de la multitude.
C’étaient les premières notes si connues de la retraite ; - la procession entrait dans la ville par la porte de Paris.
Par grâce - si je me trompe de porte - messieurs les statististes et messeigneurs les archéologues - ne réclamez point, ou réclamez dans un autre journal que le Monte-Cristo.

*
**

Alors commença d’apparaître à mes yeux quelque chose d’étrange, d’inouï et de magique.
D’abord une douzaine de tambours chinois - avec leurs bonnets pointus, leurs caisses et leurs robes illuminées.
- Illuminées ! - Comment cela ? - demanderez-vous, chers lecteurs.
Ah ! Je ne me charge pas de vous expliquer cela, - je vous ai dit que la chose ne pouvait pas se raconter.
Je fais ce que je puis pour vaincre la difficulté.
Je vous dis ce que j’ai vu.
Des bonnets transparents, des tambours transparents, des robes transparentes.
Tout cela se mouvant, marchant, battant la caisse, au milieu de la plus profonde obscurité - et des cris de joie et des bravos de cinquante mille personnes.
Puis venaient quatre clairons - de nations et d’époques différentes - quatre clairons du temps de Charles VI - avec la toque illuminée, la cuirasse illuminée, les boucliers, suspendus à l’arçon de la selle, illuminés.
Chaque cuirasse et chaque bouclier d’un dessin différent.
Puis une vingtaine de chevaliers - toujours du même temps - illuminés comme les trompettes - et portant, de plus, des bannières à leurs armes, et illuminées.
- Pourquoi ces chevaliers du temps de Charles VI ?
Probablement un souvenir historique de la ville.
Le bon et malheureux roi passa à Auxerre en allant à Bourges, quelque temps avant la fameuse paix intitulée : La Paix d’Auxerre.
On m’a dit, depuis, que le roi Charles VI était au milieu de ses chevaliers. - C’est possible ; mais, pour moi, il chevauchait incognito - je ne l’ai pas vu.
Il est vrai que j’avais l’oeil singulièrement tiré sur quelque chose de féerique.
Immédiatement après les chevaliers de Charles VI, venait - enjambant du XVe siècle au XIXe siècle - la Reine des Crinolines - belle et majestueuse créature de huit pieds de haut et de dix-huit pieds de tour.
Sa Majesté était vêtue d’un chapeau de satin rose illuminé, d’un mantelet de dentelle noire, illuminé par devant et par derrière, enfin d’une robe de soie blanche, à pois roses, illuminée de tous les côtés.
Remarquez que, dans tout cela, on ne voit pas une bougie, pas un lampion, pas une veilleuse.
Non, tout le mécanisme est invisible : - il donne des transparences - voilà tout.
Ces transparences ont des tons - tantôt d’une finesse, tantôt d’une vigueur merveilleuse.
La Reine des Crinolines avait pour cavalier servant un merveilleux du temps du Directoire - dont le chapeau et le jabot étaient illuminés.
Il faut le dire, la Reine des Crinolines fut accueillie avec des hourras d’enthousiasme.
Jamais la reine d’Angleterre visitant la France - jamais le roi de Sardaigne se rendant à l’Opéra - jamais le grand duc Constantin se rendant au Palais-Royal, n’excitèrent de pareils hourras ! - ne soulevèrent de pareils bravos !
Et, cependant, je regarde la Reine des Crinolines - non pas comme une ennemie de la France - mais comme une terrible ennemie des Français.
J’étais absorbé dans la contemplation de Sa Majesté quand, tout à coup, je vis s’élever une flamme au-dessus de sa tête - et j’entendis crier : Au feu !...
Comme le palanquin de l’impératrice de la Chine - la Reine des Crinolines brûlait.
Par bonheur, le directeur de la fête, devinant le danger, l’avait fait suivre par quatre pompiers et par une pompe.
Un cinquième pompier - un pointeur - tenait la lance, tout prêt à faire eau.
Au premier cri : Au feu! À la première vue de la flamme, il dirigea la lance contre l’incendiée.
En une seconde, tout fut éteint ;
Et cela avec tant d’adresse, que le reste du corps continua d’être illuminé. La tête de Sa Majesté rentra seule dans l’obscurité.
Sa Majesté recouvrit sa tête d’un chapeau ordinaire et continua son chemin avec un enthousiasme qui s’augmentait encore, s’il est possible, du danger qu’elle avait couru.
On put alors donner toute attention aux deux mandarins qui la suivaient, précédant le Char de l’Empereur de la Chine.
Ces deux mandarins, de l’honorable famille des Poussahs, étaient deux chefs-d’oeuvre.
Jamais chez Houssaie - le véritable et seul ambassadeur de l’empereur de la Chine à Paris - jamais vous n’avez vu pareilles étoffes à celles de leurs robes.
Il va sans dire que les robes étaient transparentes du cou aux pieds.
Au-dessus de leurs têtes, deux serviteurs chinois portaient des parasols illuminés.
Les serviteurs comme les maîtres n’étaient qu’une flamme.
A la suite des deux mandarins venait la pièce principale du cortège :
Le Char de l’Empereur de la Chine.
Rendons justice à ce digne mari - à ce bon père. - Il avait, en se gênant un peu, donné l’hospitalité à sa femme et à ses enfants.
Il est vrai que son char était construit sur une grande échelle.
Figurez-vous une véritable pagode roulante - au plafond illuminé, aux colonnes illuminées, aux roues illuminées. - Certes le grand Tao-Kwang, le Fils du Ciel, le Frère du Soleil, le Cousin de la Lune, a fait faire ce Char impérial par d’autres mains que par des mains humaines. J’ai toujours eu l’idée - et j’ai soutenu mon opinion contre tous les géographes, Malte-Brun en tête - que la Chine était une planète, et les Chinois des hommes d’un autre monde envoyés comme échantillon sur celui-ci.
Voilà donc que j’ai une preuve à l’appui de mon opinion. - Viennent les géographes, je les envoie à Auxerre. - Et si l’on trouve, même à Auxerre, les artistes qui ont fait le char de l’Empereur de la Chine, j’ai tort, la Chine est un empire, et les Chinois des hommes comme les autres hommes, - un peu plus laids, voilà tout.
Derrière le char de l’Empereur de la Chine, venait, comme contraste, le roi d’Yvetot monté sur son âne - et accompagné de Jeanneton, maintenant sur sa tête le plus majestueux bonnet de coton, que la Normandie, le véritable pays des bonnets de coton, ait jamais vu.
Son jabot, comme son bonnet de coton, était d’une transparence vraiment merveilleuse.
Le bonnet de coton surtout avait l’air d’un spectre solaire.
Autour du roi d’Yvetot étaient les grands dignitaires de l’Etat.
La mort récente de Béranger donnait à cette spirituelle exhibition, - ma foi! Vive la langue anglaise! Elle m’a donné le mot que je cherchais inutilement dans la nôtre - un air de circonstance qui valût à Sa Majesté normande un succès presque égal à celui de la Reine Crinoline.
Quelques diplomates aventureux, appartenant à l’une et l’autre cour, hasardèrent même quelques mots de mariage.
Je ne saurais dire où en sont aujourd’hui les négociations.
Derrière le roi d’Yvetot venait la Comète.
Figurez-vous une étoile - avec une queue de vingt-cinq pieds de long - portée par la grande et par la petite Ourse, par la Lyre, le Bâton de Jacob et la Chevelure de Bérénice, ces aristocratiques constellations, aidées, dans le service qu’elles faisaient autour de la Reine du Ciel, par une foule de Nébuleuses qui semblaient sortir des coulisses de l’Opéra, avec leurs ailes frissonnantes et leur esprit sur le front.
M. Leverrier, l’illustre parrain des comètes passées, présentes et futures, suivait la Comète de 1857, un télescope à la main, avec une robe et un bonnet semés de caractères cabalistiques.
Il promettait aux Auxerrois une récolte pareille à celle de 1811 - et les Auxerrois criaient à tue-tête : Vive M. Leverrier !
Je fus un instant tenté d’emprunter à l’illustre savant son télescope pour voir le char du roi et de la reine de Lilliput qui venait immédiatement après la Comète. Ce char-nain - qui voiturait le roi et la reine des nains - semblait le fameux char de la reine Mab, creusé par Shakespeare dans une noisette, et conduit par un grillon dont le fouet, est une patte de faucheux. - Je n’ai rien vu de plus microscopique et de plus fini en même temps que ce char fabriqué par les Bénédictins de la découpure, comme les appelle le spirituel rédacteur de L’Yonne.
Une garde de vingt Coquecigrues entourait Leurs Majestés, avec un costume de fantaisie qu’on eut cru dessiné par le pauvre Grandville, chaque cavalier maintenant à grand peine, entre ses jambes, un fougueux et gigantesque canard de Barbarie.
Et comme ce sont de grands artistes, que ces artistes inconnus qui, pareils aux poètes du cycle de Charlemagne, font des chefs-d’oeuvre sans les signer, comme ils savent que le procédé par opposition est le plus sûr - sur les pas de la dernière Coquecigrue, marchait un Éléphant gigantesque, portant dans une tour un de ces rois de l’Inde, qui sont en ce moment occupés à donner du fil à retordre à l’Angleterre.
A mon avis, c’était là le chef-d’oeuvre de la fête.
Pas le roi, bien entendu, - mais l’Eléphant.
Ah! Chers lecteurs, quel Eléphant ! C’est bien autre chose que celui du Jardin-des-Plantes, bien autre chose que ceux que Levaillant tuait autrefois sur les bords de la rivière Orange, bien autre chose que ceux que tue en ce moment mon ami Wayssière sur le Nil blanc.
Si le roi de Siam savait qu’il existe en France un pareil éléphant, il donnerait bien certainement pour l’avoir la moitié de son royaume.
Heureusement qu’il ne le sait pas.
Une seule chose pouvait venir après l’Éléphant auxerrois, - c’était le char du roi Khadidan.
Qu’est-ce que le roi Khadidan ? Me demandez-vous, chers 1ecteurs.
Je me suis informé.
Il parait que c’est un roi arabe, habitant un royaume situé entre le Kathay et l’Eldorado, - royaume qui a été découvert par un voyageur auxerrois, - qui en a rapporté le plant de la vigne qui donne le fameux vin de Migraine, -vigne non moins fantastique que le royaume d’ou elle est tirée.
Quel vin ! Quel char !
Par malheur, vous ne pouvez plus voir le char, chers lecteurs, mais, par bonheur, vous pouvez encore boire le vin.
Maintenant, je vous l’ai dit, ce que j’ai entrepris de raconter est irracontable.
Aroun-al-Raschild à Bagdad, et Boabdil à Grenade, n’ont jamais rien inventé de pareil à ce flot de lumières qui a paru sous les yeux des habitants d’Auxerre, dans la soirée du samedi 25 juillet 1857 - jour de la fête de Saint-Germain-Saint-Étienne.

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Maintenant, quelle est l’origine de cette fête ? - A quelle tradition se rattache-t-elle ?
Comme le Système du Monde, - comme l’Aérostat, comme l’Électricité, - c’est la fille du Hasard.
Le jour où le Hasard est de bonne humeur, il fait un de ces cadeaux-là à l’humanité.
Un soir - je crois que c’était vers le commencement de la campagne de 1814, quand la France toute entière était devenue une immense place d’armes, se gardant elle-même contre l’Étranger qui frappait à ses frontières - un soir que les tambours de la ville battaient la retraite, un des facétieux instrumentistes prit une chandelle à l’étalage d’une fruitière, et la mit à son chapeau.
Le lendemain, l’exemple fut imité par un camarade, puis par deux, puis par tous.
Seulement, un soir il fit du vent, et toutes les chandelles furent soufflées.
On cria contre les tambours, on leur demanda ce qu’ils avaient fait de leurs chandelles.
L’homme est un grand enfant, à qui l’on ne saurait montrer un joujou sans qu’il le veuille à l’instant même. Auxerre qui, depuis sa fondation, depuis qu’elle formait un district indépendant du territoire des Senones, Auxerre qui, depuis qu’elle s’appelait Altissiodurum, n’avait pas eu l’idée de mettre des chandelles aux schakos de ses tambours, Auxerre exigea que ses tambours missent des chandelles à leurs schakos.
Qu’inventèrent alors ceux-ci ?
Il s’agissait de lutter contre le vent.
Ils eurent l’idée de se confectionner des schakos de papier huilé, et d’introduire une chandelle au centre, comme on fait au centre d’une lanterne.
Voilà le commencement - le point de départ - la source.
Depuis cette époque, chaque année a amené un progrès nouveau. Et, pour que ce progrès fût plus sensible, - à la promenade quotidienne, on a substitué une procession annuelle.
Cette procession est aujourd’hui à son apogée.
Seulement, par reconnaissance et en souvenir de son origine, on lui a conservé le nom de la RETRAITE ILLUMINÉE.

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Ma foi! Mes bons amis d’Auxerre, j’ai fait ce que j’ai pu, - qu’un autre fasse mieux.

ALEXANDRE DUMAS (1857)

P. S. - Un autre a mieux fait ; - tâchez de vous procurer et de lire, chers lecteurs, un feuilleton signé Sommeville, que vous trouverez dans le journal de l’YONNE, en date du mercredi 29 juillet de cet an de grâce 1857, - et vous serez de mon avis.

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